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Amélie GEX, cette inconnue.

par Pierre Grasset

« Les poésies françaises d’Amélie Gex sont très loin de valoir ses poésies patoises dont elles n’ont en partage ni l’originalité, ni la fraîcheur… », déclare Henry Bordeaux dans sa préface au livre d’Amélie Gex : Vieilles gens et Vieilles choses(1), publié par l’imprimerie Ménard à Chambéry, en 1885.

Cette déclaration péremptoire du maître est probablement à l’origine de la méconnaissance des  Poésies françaises d’Amélie Gex et par conséquent, de la méconnaissance de leur auteur.

Sans doute victime de cet oracle négatif, Philippe Terreaux dans son livre : La Savoie jadis et naguère, se limite à déclarer que ces poésies françaises n’ont que « peu d’intérêt »,(2) et n’en dit plus un mot.

Comment ne pas s’étonner de ces avis si peu favorables, alors qu’en exergue du deuxième livre de poésies françaises d’Amélie Gex, intitulé : Feuilles mortes, et publié en 1894, l’imprimeur Ménard écrit : « Sous le simple titre de Poésies, Mlle Amélie Gex avait livré au public, en 1880, un volume de vers très apprécié dont plusieurs pièces avaient été couronnées ou mentionnées par les Académie de Chambéry, Annecy, Toulon, Bordeaux, etc. »(3)? 

En décembre 1879, Claude-Aimé Constantin, le grand philologue savoyard, écrit à Mademoiselle Gex, : « Je vous fais mes compliments sur votre délicieux volume des poésies françaises. Je lui désire le succès qu’il mérite. J’en enverrai un exemplaire à M. Durant, mari de Mme Henry Gréville, pour qu’il en rende compte dans le Journal (français) de Saint-Petersbourg… Vous avez fait là une chose unique en son genre… que la poésie… fasse trouver une voix qui chante à celui qui n’en a pas, c’est un nouveau champ qu’elle ouvre et découvre. »(4)

Edmond Thiaudière, félibre renommé, « appréciait surtout les poésies françaises d’Amélie Gex », dit François Vermale. Il écrivait à celle-ci, le 2 janvier 1880 : «  J’ai lu avec une sincère et vive admiration les très remarquables poésies que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer… Vos Petits sentiers sont une page exquise. Et combien de sublimes vers d’une inspiration profonde et hautaine renferment vos Cris dans l’ombre. Et vos rondeaux, votre villanelle, votre virelai, vos chansons, tout cela est à ravir … »(5)

Seul Henry Bordeaux fait la fine bouche devant les poésies françaises d’Amélie Gex. Elle « Imite ou elle s’apprête »(6), déclare-t-il. Certes, notre auteur savoyard s’inspire des grands auteurs qui l’ont précédé, mais son imitation n’est jamais servile, ni impersonnelle. De tous temps les écrivains se sont inspirés de prédécesseurs, sans que l’on ne crie au loup ! Nos grands auteurs classiques n’ont-ils pas trouvé dans les écrits des Anciens les sources de la Renaissance ?

Les poésies françaises de notre auteur savoyard sont aussi une renaissance. C’est en effet la première fois qu’Amélie Gex ose s’affirmer en tant qu’auteur et signer de son nom son livre Poésies qui comporte un grand nombre de nouveautés et mérite mieux que le mépris dont il est victime.

Il contient cent poèmes nouveaux groupés en cinq chapitres : Le poème de l’année, Cris dans l’ombre, Échos épars, Nouvelles paroles sur de vieux airs, En fermant le livre. L’ensemble constitue un ouvrage de 188 pages.

Puisqu’« être original, c’est être soi. », selon Paul Léautaud, cette brève étude essaiera de montrer que les Poésies françaises d’Amélie Gex, en révélant leur auteur dans sa « vérité », ne manquent ni de « fraîcheur », ni d’« originalité ».

I) Le chantre de la nature .

Henry Bordeaux reconnaît en des termes élégants que dans les poésies françaises d’Amélie Gex : «…on y découvre un sens délicat de la nature, cette mélancolie profonde des êtres accordés avec le sol qu’impressionnent les changements de temps ou de saison, comme si la nature jouait avec leurs nerfs comme un musicien avec les cordes de son violon. ».(7)

Nous pouvons apprécier la justesse de son éloge en lisant avec lui les «…quelques strophes claires et brillantes comme des gouttes de rosée sur la prairie »(8) de cette Chanson :

La savez-vous cette chanson

Qui voltige autour des buissons

Quand mai nous jette son sourire ?…

Moi qui sous le saule mouvant,

Amis, vais rêver bien souvent,

Je la sais mais ne puis la dire….

La musique de cette Chanson extraite du chapitre inaugural Le poème de l’année, « voltige » autour de nous et des buissons comme un « oiseau ». Les octosyllabes légers, dansants, grâce à leurs allitérations et à leurs échos sonores, regroupés par sizains souvent coupés 3-3, sur 3 rimes, donnent aux strophes une allure aérienne comme la chanson qui ne peut se dire.

De même, cette Villanelle est tout à fait charmante :

Voilà le temps où les vignes fleuries

D'âcres senteurs parfument les coteaux ;

Voilà le temps où le long des prairies,

Les faneurs vont promenant leurs râteaux.

Sur les pommiers la bavarde cigale,

A tous les vents récite une oraison ;

L'oiseau redit sa chanson joviale,

En juin, l'amour est encor de saison !

Ce premier couplet évoque les « parfums », le chant de la « bavarde cigale », la « chanson joviale » de « l’oiseau », le travail des « faneurs », parce que « l’amour est encor de saison ! ». Ses rythmes sont différents de ceux de la Chanson précédente. Les vers sont des décasyllabes groupés par 8, en couplets rythmés sur 3 rimes, avec une régularité des mètres qui correspond à la régularité du « temps » d’évolution des saisons.

Ces deux poésies écrites en français, comme bien d’autres : Janvier, Il neige, Allegro printanier, Chant d’avril, Fleur d’automne… sont pleines de vie, de « fraîcheur » et respectent parfaitement les règles de la versification, tout aussi bien que les poésies patoises !…

F. Grange, dans sa préface au livre de F. Vermale, intitulé, Amélie Gex, concède lui aussi que les poésies françaises de notre auteur savoyard : «… ont de l’intérêt et il suffit de citer quelques vers, tels que :

Lorsque mai s’est tressé sa couronne fleurie

Qu’au verger le soleil mûrit le bigarreau…

pour faire sentir la flamme de la bonne poésie qui courait dans ses yeux et dans son cœur… ».(9)

Mais, F. Grange, comme Henry Bordeaux, limitent tous deux leur « intérêt » à l’amour de la nature qui serait la seule « bonne poésie » des Poésies françaises d’Amélie Gex. Or, « la bonne poésie » qui court sous la plume de notre auteur, offre bien d’autres sources d’«intérêt ».

II) « Divulguer la vérité ».

Tout au long de son existence à la Chapelle Blanche, Amélie Gex a écrit parallèlement à ses poésies patoises, des poésies françaises qu’elle n’a jamais publiées. Lorsqu’elle est contrainte de s’installer à Chambéry, elle délaisse le pseudonyme de Dian de la Jeânne et ose publier des œuvres en français sous son nom, car elle estime que le temps est venu de « divulguer la vérité » qui a surgi en elle, suite aux bouleversements de son existence.

En effet, François Vermale nous apprend qu’en 1856, Amélie Gex a été fiancée à Ernest Eyraud, « garde-forestier », un jeune homme « simple et bon, comme elle », mais qui « mourut d’une maladie de cœur en 1857 ».(10) Amélie Gex avait 21 ans.

Nous ne savons pas pourquoi le docteur Gex accorda son « consentement », déclare Mme Landriani, une amie de la famille, lui qui avait – étrangement – refusé toutes les demandes en mariage adressées à sa fille sous prétexte qu’elle « n’avait pas de santé, qu’elle mourrait poitrinaire ».(11) Mais, selon François Vermale, nous savons qu’ elle « fut très affligée de cette mort, car elle aimait ce jeune homme et en était vraiment et ardemment aimée. C’est ce sentiment et la douleur de cette mort qui poussèrent Amélie à tenter les expériences spirites qui étaient alors à leurs premières révélations ».(12)

Pour tenter de conjurer la souffrance morale et affective de cette mort, la jeune fiancée « … avait trouvé dans ses pratiques spirites une sorte de réconfort surnaturel et… Comme elle excellait en tout, elle fut heureuse dans ses expériences et entretint avec l’âme de son fiancé et de sa mère à elle, une correspondance suivie et volumineuse… Ce furent ses exercices et ses chagrins qui provoquèrent cette maladie nerveuse – la danse de Saint-Guy – qui l’obligea à aller, à 22 ans aux bains de Divonne pour se soumettre au traitement de l’hydrothérapie dans un établissement dirigé par M. le docteur Vidard. »…(13) Ce docteur, ajoute-t-il : « découvrit en Amélie Gex un médium remarquable… (qui)…  avait une des meilleures têtes qu’il eût jamais rencontrées. ».(14)

Amélie Gex est devenue une spirite très douée ! Rien d’étonnant alors, qu’elle trouve dans ces pratiques spirites une réelle source d’inspiration, comme elle le confirme dans une lettre à son amie Adèle Marcillac : « …Je n’ai écrit et composé ces ouvrages et d’autres encore que sur l’ordre péremptoire et sans cesse répété de mes inspirateurs d’outre-tombe … Il faut te faire accepter d’abord, me disait-on, dans différents genres très opposés afin de convaincre mieux, lorsque tu devras divulguer la vérité…. C’est ainsi qu’à côté des poésies françaises, j’ai publié déjà plusieurs fascicules de chansons en dialecte savoyard… ».(15)

Sa principale source d’inspiration lui vient donc « d’outre-tombe » et c’est grâce à ses pratiques spirites que nous avons le bonheur de connaître les admirables poésies patoises et françaises de l’auteur. On ne le dit jamais assez. Au contraire, la plupart des commentateurs passent sous silence cette croyance très originale pour l’époque. Ils n’en parlent pas ou ne lui prêtent guère d’importance. Or, pour Amélie Gex, c’est une foi réelle en un au-delà religieux qui se substitue à l’autre, le catholique ou le chrétien. « Deux aux-delà » ne pouvant coexister, les commentateurs préfèrent sans doute passer sous silence celui qui les dérange !…

Mais, pendant toute son existence à Villard-Martin, ces pratiques spirites restent secrètes, intimes, ignorées du public qui ne les comprendrait pas. Amélie Gex doit d’abord se « faire accepter dans différents genres ». Aussi, ce n’est qu’en 1880, qu’elle révèle sa véritable source d’inspiration dans cet Avertissement écrit en exergue de son livre intitulé, Poésies : « Le livre est un ex-voto sur une tombe. L’auteur en résume toute l’histoire dans ces mots adressés à une âme toujours présente à sa pensée. Fiat voluntas tua ! Le 27 12 1877. ».

«  Un ex-voto » ! Cet ouvrage, Poésies, est donc un acte religieux, l’expression d’une dévotion à une divinité qui n’est autre que l’« âme » d’une personne dans « une tombe », une « âme toujours présente » à la pensée d’un auteur soumis à sa « voluntas ». Cette « âme» qui inspire le poète est son véritable objet d’adoration et l’expression latine en souligne le caractère de soumission religieuse.

Cette source d’inspiration est tout à fait unique et originale et réduit singulièrement la portée de la prétendue « imitation » condamnée par Henry Bordeaux.

On peut légitimement penser qu’Ernest Eyraud est un de ces « inspirateurs d’outre-tombe ». Il est certainement cette « âme toujours présente » à la pensée de l’auteur qui l’a poussé à renouveler sa poésie sur de « nouvelles paroles » et c’est sans doute par fidélité à cette « âme » qu’Amélie Gex est restée sa vie durant « Mademoiselle ».

Bien sûr ces pratiques spirites ne sont pas du goût de tout le monde, ce qui expliquerait le silence qui pèse sur cet aspect de l’inspiration de notre auteur. L’église catholique s’est farouchement opposée au spiritisme. En 1861, Amélie a 26 ans, l’évêque de Barcelonne, organise un autodafé public où sont brûlés 300 livres d’Allan Kardec, un des pères du spiritisme. En 1864, la Sacrée Congrégation de l’Index condamne en bloc tous les ouvrages spirites… Amélie Gex a 29 ans.

Mais, elle ne se laisse pas intimider, soutenue qu’elle est par des amies, par ses lectures et par quelques grands noms d’auteurs illustres. Elle admire Victor Hugo qui, comme l’on sait, était spirite et aimait parler à sa fille Léopoldine, décédée. En s’inspirant de Saint-Augustin, il affirmait : « Ceux que nous pleurons ne sont pas absents, ce sont les invisibles.».(16)Elle lit Alexandre Dumas, George Sand et tant d’autres, tous des pratiquants du spiritisme ou intéressés par lui. Amélie Gex qui s’est essayée à l’art de la photographie, a peut-être connu à Chambéry les œuvres nouvelles du photographe Edouard Buquet qui faisait le portrait d’une personne, avec l’esprit d’un être disparu !…

Nous voyons combien Amélie Gex était portée par ses dons et par son entourage dans cette démarche spirite et il est très surprenant que la critique n’ait pas tenu compte de l’« originalité » de son inspiration, pas plus que de son nouvel art poétique.

III) Un nouvel art poétique.

Car le livre, Poésies, inaugure un art poétique nouveau. En effet, poussée par cette « âme toujours présente à sa pensée » vers « différents genres », Amélie Gex se souvient qu’André Chénier avait proposé : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques ». Elle écrit à son tour : « De nouvelles paroles, sur des vieux airs ».

Pour ces « vieux airs », elle s’inspire d’une grande variété de poèmes hérités des siècles précédents : rondeaux, sonnets, villanelles, lais, virelais… Ils apportent un foisonnement de rythmes, de tons, de sonorités et s’unissent à « de nouvelles paroles », modernes, originales qui vont surprendre ses lecteurs et sans doute museler certains critiques habitués à des paroles moins fortes ou plus conventionnelles.

Ce nouvel art poétique exalte notre auteur. Il se peut qu’Amélie Gex ait caressé le rêve d’être l’inspiratrice d’une nouvelle poésie savoyarde – ou même française ! C’est en tout cas avec des poèmes écrits selon ces « nouveaux genres » qu’Amélie Gex rédige ses Poésies, qu’elle les publie en 1880 en  divulguant sa « vérité ».

IV) Des amours homosexuelles.(17)

Sa « vérité » ne consiste pas uniquement à révéler ses amours d’outre-tombe. Ses «  nouvelles paroles » expriment ses amours actuelles pour des personnes bien vivantes qu’elle chante sur tous les tons, sur toutes les rimes, sur tous les « genres », surtout le genre féminin, car ses amours sont de nature homosexuelle.

Ni F. Grange, ni Henry Bordeaux ne disent un mot de ces amours ! Tous deux sont muets comme des carpes ! En revanche, nous tenons à saluer le premier commentateur qui, contrairement à toute la tradition littéraire, ose évoquer cette homosexualité, il s’agit de M. Rémi Mogenet dont la thèse sur La littérature romantique de Savoie (18) confirme combien Amélie Gex fait preuve d’audace à son époque en réécrivant pour elle-même la carte du tendre.

En effet, en 1875, bien peu d’auteurs chantent l’amour entre femmes. L’homosexualité ne pouvait être célébrée ouvertement. Les vers d’Oscar Wilde n’avaient guère pénétré nos campagnes. Baudelaire avait écrit les Femmes damnées, mais cette homosexualité était honteuse et satanique.

Rien de tel chez Amélie Gex. Elle chante l’amour des femmes avec grâce et légèreté. Son amour pour d’autres femmes est un bonheur toujours joyeux et poétique. Il est simple et pur, sans honte, sans arrière pensée, sans aucune condamnation morale ou religieuse. Dans un élan spontané, l’auteur n’éprouve aucune culpabilité à aimer aussi naturellement que l’oiseau fait son nid ou chante sa chanson. Ses poésies sont des chants païens comme au « temps de l’antique jeunesse » dont rêvait Rimbaud dans Soleil et Chair.(19)

C’est donc une personne nouvelle, inconnue pour la plupart des gens, qui apparaît dans ses Poésies françaises. Ce n’est plus la froide « Mademoiselle » de la Chapelle Blanche, mais une amoureuse ardente, passionnée, non plus pour son fiancé, mais pour des femmes qu’elle aime.

Comment Amélie a-t-elle pu délaisser ce fiancé si aimé, pour aimer follement tant de femmes ? L’a-t-elle réellement délaissé ou bien a-t-elle pensé qu’elle ne le trahissait pas puisqu’elle n’aimait pas un autre homme ? Et si c’était précisément l’« âme » de ce fiancé qui lui avait donné « l’ordre péremptoire » d’aimer Rose ou Jeanne ou Madeleine ?…

Nous pourrions évoquer bien d’autres vaines hypothèses, car nous ne savons rien de ce qu’Amélie Gex a vécu dans la réalité. Nous ne savons pas si les femmes qu’elle évoque ont une réalité charnelle ou si elles ne sont que les représentations de son imagination. Peu importe pour nous, puisqu’elles sont poétiquement bien vivantes en ses Poésies.

Comme son inspiration lui vient « d’outre-tombe », ne peut-on se demander si ces amours « dictées » par d’autres, sont bien les siennes ? Pour nous qui pensons que les « ordres péremptoires » d’outre-tombe reçus par l’auteur ne sont que ses propres désirs inconscients ou non, nous estimons que ces amours homosexuelles sont bel et bien celles d’Amélie Gex et sont réellement vécues – au moins en imagination – dans ses Poésies.

Ainsi, les Poésies françaises d’Amélie Gex sont des poèmes beaucoup plus intimistes que ses poésies patoises et tout à fait originales. Elles n’évoquent plus seulement la vie des paysans, les luttes politiques ou les veillées dans les étables, mais renouvellent complètement les thèmes de son inspiration. Avec leurs « nouvelles paroles », les Poésies française nous révèlent la vie sentimentale de l’auteur, ses amours, ses souffrances, sa « vérité » personnelle que nous ne connaissions pas.

Un amour joyeux pour les femmes.

(Les poèmes évoqués ci-dessous sont présentés intégralement en annexe)

Amélie Gex chante avec passion son amour pour « Marie », « Jeanne », « Rosette », « Louise », « Denise », « Marinette la blondine », « Blanche ou Rosine »…

Ses chants d’amour sont joyeux, pleins de « fraîcheur », toujours liés à la nature dont ils empruntent les couleurs, les sons, les parfums. Sans jamais décrire concrètement, ils évoquent avec légèreté les sensations, les sentiments de l’auteur. Ils épousent les saisons, naissent avec le printemps fleuri, chantent avec les pinsons, évoquent des nids d’amour « comme celui des hirondelles » de cet :

Amour d’avril

Rosette, il nous faut y penser,

Les prés ont leur robes fleuries ;

Les pinsons vont emménager,

Rosette, il nous faut y songer.

Il s'agit, enfin, de loger

Notre amour et nos rêveries ;

…………………………. 

Avril est le temps bienheureux

Où la nature perd la tête…

………………………………

Faisons notre nid sous le toit

Comme celui des hirondelles

De même, les Jeunes Amours, célèbrent « Blanche ou Rosine », évoquées avec « la nymphe et l’ondine » :

Au temps de mes jeunes amours

Quand j'adorais Blanche ou Rosine,

J'allais faisant de longs discours

A l'hirondelle ma voisine ;

J'évoquais la nymphe et l'ondine ;

Aux étoiles j'avais recours,

Aux temps de mes jeunes amours…

Ce beau Rondeau à Rose  fait « babiller la pervenche » d’une manière charmante :

Rose le voulez-vous ?… Nous irons un dimanche

Au bois où l'aubépine a mis sa robe blanche

Apprendre des pinsons comment on fait son nid,

Comment deux jeunes cœurs qu'un même rêve unit

Peuvent trouver l'Éden sous l'abri d'une branche.

……………………………………………………

Nous ferons sur l'amour babiller la pervenche ;

Rose, la pâquerette a le droit d'être franche,

Nous lui demanderons, si le Ciel nous bénit…

Pour sourire à l'étang que le soir rembrunit,

Nous verrons dans l'azur la lune qui se penche,

Rose, le voulez-vous ?

Dans la Villanelle pour l’amour de Denise, le chant s’inspire encore de la nature avec laquelle il ne fait qu’un.

Si je pouvais en agir à ma guise,

Dans mes transports, m'aidant du chalumeau,

Toujours, toujours, je chanterais Denise !

J'irais cueillant les parfums de la brise,

Les pleurs du soir, les murmures de l'eau

Si je pouvais en agir à ma guise…

Puis, l’évocation prend un tour plus littéraire et l’amour devient la source d’une création artistique et poétique  :

Oui, sans frayeur que ma verve s'épuise,

Je rimerais villanelles et rondeaux

Si je pouvais en agir à ma guise.

Amours trahies.

L’amour n’est pas « toujours » parfait et le Dépit amoureux n’épargne pas notre amoureuse qui souhaite ardemment s’éloigner de l’ingrate et fuir dans le « désert », sans craindre même le « tigre », pourvu d’être « …loin d’elle » !

Je veux aller, confiant en mon aile,

Au pays d'or où s'en va l'hirondelle

Pour m'enivrer d'azur et de parfums ;

Je veux aller, oubliant nos toits bruns,

Au doux pays où la nuit étincelle !

……………………………………

Sous les palmier où s'endort la gazelle

Pour y rêver sans que rien me rappelle

Le souvenir de mes amours défunts ;

Des jours passés pour n'en revivre aucuns,

Dans le désert près du tigre, et...loin d'elle,

Je veux aller !…

Un tel voyage « au pays d’or » ne peut se faire qu’en imagination et lorsque l’amante a disparu ou a trahi, seule la résignation s’impose :

Mon pauvre cœur laisse dormir ta peine,

Ton grand amour, il le faut oublier !

A tous les vents, pourquoi le publier ?

Pourquoi le dire aux bois, à la fontaine ?

Pourquoi vouloir qu'au nom de Madeleine,

L'écho du val puisse encore s'éveiller ?

Mon pauvre cœur, laisse dormir ta peine,

Ton grand amour il le faut oublier !

C’est donc un amour véritable qu’éprouve Amélie Gex, avec toutes ses vicissitudes, ses « transports », mais aussi sa « peine » et, après « ses amours défunts », la résignation devient nécessaire.

L’amour et la mort.

Malgré le bonheur et les « transports », l’amoureuse sait que la mort est toujours présente et même les Jeunes amours s’achèvent sur ce couplet :

Las ! Le chemin que je parcours

Se couvre d'ombre et de bruine…

Adieu les grands yeux de velours !

Adieu la lèvre purpurine !

La mort est là qui tambourine…

Comme à ses coups nous restions sourds

Au temps de nos jeunes amours !…

Le dernier ver de ce Rondeau et identique au premier, selon la loi du genre. Cette perfection poétique renforce le sentiment que le temps épuise tous sentiments et que la vie tourne en rond.

Le sentiment de la mort achève encore le beau poème à Madeleine intitulé : Petits sentiers

Petit sentier qui va seulet

A travers les blés dans la plaine,

Est-ce pour tromper Madeleine

Ou pour allonger son trajet

Que tu t'égares sous le chêne,

Petit sentier qui va seulet ?…

…………………………….

Petit sentier qui va sous le cyprès,

Tu mènes chacun vers sa tombe…

Cette présence de la mort, à laquelle reste sourde la jeunesse, fait écho aux griefs religieux adressés au Ciel dans « Cris dans l’ombre ». Elle est une résonance poétique des interrogations métaphysiques qui confirme la grande unité entre la pensée philosophique de l’auteur et son œuvre poétique.

N’ayant plus rien à perdre, puisque tout est perdu, qu’il ne reste qu’un présent évanescent, Amélie prend un plaisir moqueur à brocarder le monde ecclésiastique en évoquant la Nonne pateline :

 Nonne pateline

Dont l'œil s'illumine,

Fervent

Quand moine rumine

Oraison latine

D'Avent…

Ce lai en vers de cinq syllabes alternés avec un vers de deux, groupés 5-5-2, sur deux rimes, une féminine plate et une masculine alternée, a un rythme très vif et léger. Les rimes « ine, ine, ent » imitent humoristiquement les sons de la cloche du couvent : « dine, dine, don ».

Elle s’amuse encore avec ce « Triolet » coquin :

Un baiser n'est point un larcin

Quand on est tout prêt à le rendre ;

Si le crime est dans le dessein,

Un baiser n'est point un larcin.

A confesse, un vieux capucin

A donc grand tort de le défendre,

Car un baiser n'est point un larcin

Quand on est tout prêt à le rendre.

Il comprend 8 vers de 8 syllabes formant une sorte de carré organisé sur deux rimes seulement, dans un quatrain à rimes embrassées et un deuxième à rimes alternées qui soulignent par leur variété la légèreté du propos.

Une même légèreté se retrouve dans ce « Rêve » que nous pouvons appeler le « Rêve de Jeanne » :

Avril est la saison des nids ;

Les bois bénis

Sont comme un temple ;

Jeanne, de la lune de miel

Tout sous le ciel

Donne l'exemple.

……………………………… 

Sois ma fauvette et je serai,

Bien pour de vraiment

Ton rouge-gorge ;

Nous bâtirons une maison

De fin gazon

Et de brins d'orge.

Ce Rêve évoque la nature comme un « temple » baudelairien, mais avec une tout autre tonalité : c’est celui de l’amour et du culte de la déesse Jeanne.

Il comprend 9 couplets, chacun rythmés 8-4-4, 8-4-4 qui prennent par ces rythmes une allure sautillante comme sautillent la « fauvette » et le « rouge-gorge » et nous entraînent dans une sorte d’irréalité « prêt de la lune » correspondant bien au rêve de l’auteur.

Un Chant Malais révèle un poème aux accents nouveaux et plus rares encore, car les vers sont des alexandrins.

De Mahel Malidha la noire chevelure

Est un souple manteau qui s'étend sur ses pieds ;

De Mahel Malidha c'est la sombre parure

Que roulent chaque jour, ses beaux doigts déliés.

Oh ! Si de ses cheveux j'avais la longue tresse

J'en banderais mon arc et j'irais fièrement,

Dans son antre attaquer la sauvage tigresse,

Sans peur de son rugissement !

Ce poème qui n’est qu’un exercice d’« Imitation » – de Baudelaire vraisemblablement – contient de fortes images que l’opposition du dernier vers de 8 syllabes accentue. Avec ses rythmes, ses évocations torrides, ce poème réussit à nous transporter dans une atmosphère exotique et lourde où l’amoureuse de « la sauvage tigresse » est prête à se :

« Damner en reniant Bouddha !… 

Pour un soupir de Malidha ! »…

Nous pouvons comprendre qu’Henry Bordeaux ne soit pas enthousiasmé par toutes ces « imitations », mais il n’a pas non plus apprécié la chanson, Le Matin, qui reçut le prix de l’Académie de Savoie et dont Charles Burdin parle en ces termes, le 16 mars 1877  : « Ci-inclus l’épreuve de ton joli, joli poème Le Matin que je suis fort heureux de publier… Mon ami Cousset m’a remis tous tes cahiers, il y a tout plein de choses délicieuses… Je suis enchanté de ce que j’ai lu. Il faut publier tout ça ! Il faut ! … Adieu chère cousine et confrère en Apollon ! ».(20)

Ces « cahiers » dont parle Charles Burdin, constitueront le livre Poésies, mais aussi ceux qui ne seront publiés qu’après la mort de leur auteur par l’imprimeur Ménard, en 1894 et correspondront pour l’essentiel à ses Feuilles Mortes, si « délicieuses » pour son cousin, mais si peu dignes d’intérêt pour H. Bordeaux.

Comment passer sous silence de tels poèmes ? Comment ne pas évoquer les pratiques spirites d’Amélie Gex, qui sont sa principale source de son inspiration ? Ne peut-on douter de la sincérité des « commentateurs muets » sur toutes ces choses et de la sincérité d’Henry Bordeaux, ainsi que le suggère, M. Rémi Mogenet : « On ne peut pas être sûr que ses réticences aient pour causes seulement celles qu’il donne. Les poèmes dans lesquels au-delà de la « mélancolie profonde » (Amélie Gex) exprime son désespoir et même son athéisme ont pu choquer le maître ; et ceux dans lesquels elle exprime son amour pour d’autres femmes aussi. »(21) Le jugement d’Henry Bordeaux n’aurait-il donc pas été dicté par des motifs bien éloignés de la pure poésie, mais bien plus proches de ses convictions religieuses ?

V) De l’anticléricalisme à l’athéisme.  

Les Poésies françaises d’Amélie Gex comportent en effet toutes les interrogations de l’auteur en matière religieuse et toutes ses révoltes. Elles constituent des documents uniques qui nous révèlent son évolution spirituelle tourmentée et éloignée des canons officiellement établis…

Henry Bordeaux ne passe pas sous silence la révolte religieuse de notre auteur, il l’évoque, mais c’est tout aussitôt pour la discréditer. Il compare Amélie Gex à Mme Akerman « qui déclarait ouvertement la guerre au ciel », mais pour lui, Amélie Gex n’est qu’« une Akerman de chef-lieu de canton. » (21)

L’anticléricalisme ou le Credo de Dian de la Jeanne.

Nous connaissions Amélie pour l’anticléricalisme que ses poésies patoises affichent constamment. Un anticléricalisme qui ferait suite au traumatisme dont Amélie a été victime de la part du curé de la Chapelle Blanche, lorsqu’elle était adolescente. François Vermale en parle en ces termes : « A la suite des grands romantiques, elle se créa une mystique déiste et humanitaire, alors que dans le même temps, la « vie désordonnée » du curé de la Chapelle Blanche l’éloignait des pratiques religieuses. »(22) Puis, il précise quelque peu : «Nous savons qu’Amélie Gex adolescente avait été éloignée des pratiques religieuses par un incident de sa vie à la Chapelle Blanche. »(23)

Que s’est-il passé entre ce curé et cette jeune adolescente ? Il se pourrait que les scandales révélés récemment sur les comportements de certains prêtres envers des enfants nous en donnent une idée, mais nous ne savons pas ce qui est arrivé. Le traumatisme a été assez violent cependant pour éloigner Amélie de toutes pratiques religieuses et faire proclamer plus tard à Dian de la Jeânne, un « Credo », dans lequel il affirme avec force son scepticisme vis à vis du clergé et de ses complices :

...Mais jamais, jamais n'arai fiance Mais jamais, jamais, je n'aurai confiance

A rlo portu de rôba a quoua A ces porteurs de robes à queue

Que vodront vâi n'tra pourra France Qui voudraient voir notre pauvre France

Tota bresola pe le foua…. Toute grillée par le feu.

...Mais jamais, jamais n'arai fiance Mais jamais, jamais j'aurai confiance

Dièn rlo croqua-Jésus goliards Dans ces Croque-Jésus gloutons

Que se faront seutâ la panse Qui se feraient sauter le ventre

Petou que d'espargnié noutro liards…. Plutôt que d'épargner nos liards…

Le scepticisme ou la « table rase des croyances ».

Ce « Credo » n’a pas jailli comme une simple réaction au traumatisme subi. Il est aussi le fruit d’une longue « éducation morale » que  l’auteur s’est imposée à elle-même et qui l’emmène bien au-delà d’un anticléricalisme réactionnel, ainsi qu’elle l’explique par lettre à son jeune protégé, M. de Rienzi :

« … vous semblez croire que la constance de ma foi spiritualiste n’est que le fruit des convictions religieuses de mon enfance. C’est justement là où est votre méprise, mon ami. Au contraire de ce qui arrive habituellement, j’ai commencé mon éducation morale par le scepticisme… il est de fait qu’à l’âge où le doute n’effleure même pas l’âme de l’enfant, moi je me sentais prise du besoin de nier ce que ma raison se refusait à comprendre. De là vient que plus tard je fus amenée à faire table rase des croyance acceptées par le plus grand nombre et qu’obéissant cependant à un besoin intérieur, je me promis de reconstruire pour moi seule, à l’aide de ma conscience et des notions de philosophie positive que je tâchais d’acquérir, une religion toute personnelle ne pouvant et ne devant servir qu’à moi… Vous jugerez par ce qui précède de l’éloignement que j’éprouve pour tout ce qui ressemble à un groupement religieux, quel que soit son idéal et son mode d’action.(24)

Ce n’est plus simplement la défiance vis à vis du clergé, mais aussi la mise en cause de la doctrine. Même la foi en Dieu n’est pas évoquée. Loin d’avoir des croyances conformes à la tradition et soumises à la religion dominante, Amélie Gex révèle une âme rétive qui nie tout ce qu’elle ne peut concevoir elle-même, ne se fiant qu’à sa « raison » et à sa propre « conscience ».

La tradition littéraire laisse planer un doute sur l’appartenance religieuse d’Amélie Gex. En cantonnant l’auteur principalement dans ses poésies patoises, elle la présente généralement comme une anticléricale qui aurait conservé envers et contre tout une foi inébranlable en Dieu… Or, les poésies françaises montrent que la réalité est tout autre.

« Une mystique déiste et humanitaire ».

Eloignée très tôt et définitivement de la religion catholique, ainsi que le confirme F. Vermale : « … déjà en 1861, Amélie Gex n’en était plus à l’orthodoxie catholique ; elle était déjà hétérodoxe. »,(25)Amélie Gex se crée pour elle-même, dès l’âge de 26 ans, une autre religion à sa convenance. De cette période, date une Prière, dont voici quelques extraits :

« Mon Dieu, mon âme s’élève vers vous comme son principe. Mon cœur vous cherche comme le seul bien véritable qui puisse apaiser l’ardent besoin d’aimer qu’il éprouve… O mon Dieu, ayez pitié de votre créature… Attirez-moi vers vous, Seigneur, découvrez-vous à moi, mon Père, faites que celle qui pleure et qui souffre soit guérie et consolée… Ce que je vous demande surtout, c’est l’humilité… ne permettez pas que mon espérance soit trompée. »(27)

Avec de tels accents venus du cœur , à la manière de J.J. Rouseau, Amélie Gex se consolait elle-même, pour un temps. Pour un temps seulement, car bien vite elle constate que trouver soi-même une religion nouvelle n’est pas chose facile, ainsi qu’elle l’écrit à son amie Mlle de Marcillac : «  …Vous avez cette haute sérénité que donne la foi et la conviction, et moi, mon Dieu, je cherche ? »(28)

« Que cherchait-elle ? Se demande François Vermale : « Cette religion spiritualiste et personnelle qu’elle confessera dans son admirable poème A une âme sincère.»(29)

A une âme sincère. 

A une âme sincère, est en réalité un poème de circonstance, comme nous l’indique François Vermale lui-même : « … M. de Rienzi fit confidence à Amélie Gex de ses doutes, du désarroi de ses croyances, du sombre pessimisme qui l’envahissait. Contre cette désespérance à la Musset, Amélie Gex voulut réagir et empêcher que son correspondant ne sombrât dans le matérialisme… pour sauver sa santé morale et physique, Amélie Gex composa ses deux poèmes A une âme sincère et Iboh qui ne sont que les échos des controverses qu’échangent les deux correspondants. »(30)

Dans ce poème qui semble faire un pendant au Credo de Dian de la Jeânne et dont François Descotes, membre de l’Académie de Savoie, estime qu’il a « l’audace et la doctrine vague et nébuleuse en apparence… »,(31) Amélie Gex commence par s’interroger sur le sens de la vie :

L'homme s'acharne en vain sur ce problème étrange :

Suis-je un esprit déchu ? Suis-je l'aube d'un ange ?

La raison, comme la foi, sont impuissantes à résoudre ce « mystère profond » :

Rien n'éclaire ma foi, rien ne détruit mon doute…

Une constatation tragique s'impose et interroge inlassablement :

L'homme court vers la tombe en sortant de la nuit.

Mais, face à l’absurdité de ce destin, l’auteur a un sursaut de poète : la beauté de la nature lui paraît salvatrice :

Ah ! Ceux qui vont jetant dans un blasphème immense

Leurs doutes, leurs regrets, et leur désespérance

A la Divinité,

Ceux-là n'ont jamais vu sous les rameaux d'yeuse

Au bord des chemins creux, en s'éveillant joyeuse,

Rire la pâquerette au soleil de l'été….

Oui ! Ce que l'homme nie, une fleur le proclame…

Pourtant la lucidité oblige le poète à reconnaître que l’homme est un exilé sur terre, un « étranger » qui se différencie de toutes les autres créatures :

Seul, il veut que parfois à son souffle se mêle

Un peu de cet air pur qui vient de l'infini...

C'est qu'il est un passant sur ce globe, un banni ;

Il est un étranger ignorant de sa route…

Mais, se souvenant du spiritisme, l’auteur rassure le lecteur, puisque parmi les morts :

Combien vont retrouver, au fond de leurs cercueils,

Des ailes de colombe !

Nous pouvons donc compter sur l’amour de ceux qui s’en vont, car il est toujours vivant :

Hommes, les morts s'en vont, mais ne l'oubliez pas,

Tout leur amour vous reste !

Dans une envolée finale le poète s'exalte :

Non ! Non ! Par delà le tombeau

Rien ne se brise !

L'amour au ciel grandit plus beau,

Comme la lueur d'un flambeau

Que l'air attise…

Donc, aimons et séchons nos pleurs :

Malgré leurs voiles

Les cieux ont assez de lueurs

Pour guider le vol de nos cœurs

Vers les étoiles !

Une création poétique et humanitaire.

Nous ne savons pas si ce charmant poème restaura l’espérance dans l’âme de M. de Rienzi, et s’il fit « trouver une voix qui chante à celui qui n’en a pas », comme dit Aimé Constantin, mais il enthousiasma l’archevêque de Chambéry qui adressa une lettre vibrante d’admiration à son auteur. Il suscita aussi l’admiration de l’Académie de Savoie qui lui attribua un prix.

Pourtant, au delà de ses qualités poétiques et humanitaires, ce poème écrit en 1882, un an avant la mort de l’auteur, ne manque pas de nous interroger.

En effet, F. Vermale écrit : « Nous savons par un fragment de lettre à Mlle Marcillac, que pendant cette période qui va de 1860 à 1873, notre futur poète a perdu sa foi religieuse si voisine du catholicisme et dont sa Prière était une manifestation précise. ».(32

Si cette foi spiritualiste qui animait profondément Amélie Gex est perdue entre « 1860 à 1873 », le poème A une âme sincère, écrit en 1882, ne peut pas être une expression sincère de cette foi qui n’existe plus.

Depuis longtemps, en effet, l’auteur n’a plus la foi en « la Divinité » évoquée dans ces vers. Elle ne croit plus aux « vols de nos cœurs vers les étoiles » après le tombeau, ni aux « ailes de colombes » s’envolant des cercueils. Voir « Rire la pâquerette au soleil », ne la console plus. Son poème n’est donc pas l’expression de sa foi, mais uniquement un sursaut d’exaltation poétique pour tenter de sauver un ami.

Il prouve, s’il en était besoin, qu’Amélie Gex est dotée de cette sincérité artistique qui fait imaginer et éprouver les sentiments que le poète désire exprimer, mais qui n’ont de réalité que littéraire ou artistique. N’est-ce pas le propre de l’écrivain d’inventer des sentiments plus vrais que les vrais ? « L’art est un mensonge qui dit toujours la vérité », dit J. Cocteau. Ce qui n’empêche pas Amélie Gex de crier sa révolte.

« Cris dans l’ombre ».

Depuis 1875 en effet, ses « Cris dans l’ombre » remplissent son existence et le deuxième chapitre de ses Poésies. Ce n’est plus simplement l’Église, le clergé, les prêtres qui sont les objets de ses attaques, mais, les « Cieux » eux-mêmes, les « Cieux vides » avec le silence désespérant d’un Dieu « insensible » à toutes les prières.

 Dans le long poème A madame J.S.D. qui porte en sous-titre : De profundis clamivi ad te, l’auteur apostrophe le « Seigneur » :

Qui donc es-tu, Seigneur, puisque rien ne te touche !

Créateur oublieux, ou bien maître farouche…

Protecteur impuissant ?…

Elle crie son indignation :

Comment peux-tu rester au fond des cieux tranquilles, 

Insensible à l'amour, impassible à nos deuils ?

Seigneur, comment peux-tu laisser nos pieds fragiles,

Sans cesse se heurter à tes sombres écueils ?

Elle s’insurge contre l’injustice d’un Dieu qui soutient dans sa « vaste pensée » les tigres, les vipères, les vautours :

Mais l'homme… l'homme seul dans tes bras tu l'enserres,

L'homme tu le poursuis ! L'homme tu le lacères !…

Tu n'en fais qu'un lambeau !

Il prie… - et tout est sourd. Il pleure… - et rien ne vibre.

Il marche vers la mort en croyant être libre…

Le doute le retient sur le seuil du tombeau !

Persuadée que la vie n’est qu’une duperie où l’individu « croyant être libre » ne fait que marcher « vers la mort », scandalisée par la fin absurde de l’existence, déçue, découragée, lasse de lutter, l’auteur envie les morts dans leur tombe :

Comme les morts sont bien, couchés sous l’herbe grasse…(33)

« A la dérive »

Après 1875, donc bien avant A une âme sincère, Amélie Gex ne s’adresse même plus à Dieu. Il n’existe plus. Le ciel est noir, « dans l’ombre ». Il n’y a plus de guide pour orienter la vie. Elle ne « cherche » plus. Il n’y a plus de sens. En fermant le livre, elle se trouve totalement :

A la dériv

J'ai vu s'enfuir ma riante jeunesse

Comme un parfum s'envole d'une fleur !…

Rien envers moi n'a tenu sa promesse !

J'ai tant de fois savouré ma tristesse

Que je n'ai plus un autre amour au cœur !…

J'ai vu tomber ma couronne de fête ;

J'ai vu mon ciel pour toujours s'assombrir ;

Sous l'ouragan j'ai tant courbé la tête

Que je voudrais ne plus me souvenir !

Comme un débris qu'un vent d'orage emporte,

Vers l'inconnu je vais sans me lasser ;

Joie ou douleur, désormais que m'importe !…

J'ai tant pleuré mon espérance morte,

Que je n'ai plus une larme à verser !…(34)

Après un parcours spirituel complexe et sinueux, après des luttes et des quêtes incessantes, l’auteur parvient à la fin de sa vie à une sorte de nihilisme, où plus aucune croyance, ni aucune espérance ne la rassurent. Amélie Gex meurt sans un Dieu et sans espoir puisque pour elle  :

  « …………………… l'espérance humaine,

Hélas ! Nous le savons, n'a pas de lendemain. »(35) 

On mesure la grande différence entre les poésies françaises d’Amélie Gex et ses poésies patoises. Celles-ci évoquaient la vie paysanne à laquelle l’auteur était mêlé certes, mais qui restait pour une bonne part extérieure à elle. Elles évoquaient les rituels religieux des paysans, sans indiquer toutefois que leur auteur partageait la même croyance. Tout en participant à la vie paysanne, Amélie Gex était en grande partie spectatrice des événements qu’elle décrivait.

Rien de pareil dans ses poésies françaises qui l’impliquent complètement. En fermant le livre sur son « espérance morte », Amélie Gex est emportée, sans boussole, sans horizon, « comme un débris » par « un vent d’orage, vers l’inconnu ».

Comment ne pas penser au Chant d’automne de Verlaine :

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte,

De-ci de-là,

Pareil à la

Feuille morte

Feuilles mortes est le titre du recueil posthume d’Amélie Gex, publié par Ménard en 1894. Ce titre n’a pas été choisi par elle, mais par l’imprimeur Ménard, qui rassembla après la mort de l’auteur différents poèmes sous un seul titre exprimant la tonalité générale de l’ensemble… Feuilles mortes, encore une imitation direz-vous ? Inspiration plutôt et de Ménard !

CONCLUSION

Les poésies patoises nous avaient montré Amélie Gex anticléricale. La tradition littéraire nous laissait croire faussement qu’elle avait gardé sa foi en Dieu. Les Poésies françaises nous montrent que taraudée par le doute, indignée par le silence du Ciel, déçue par toutes les « promesses » non tenues, Amélie Gex est partie « A la dérive ».

Que reste-t-il de l’image d’Amélie Gex animée d’une foi inébranlable, selon la légende savamment entretenue ? Rien ! Il ne reste rien. Les Poésies françaises , maintenues « sous le boisseau », révèlent un abandon radical de toute foi religieuse dans un univers sans Dieu.

Que reste-t-il de la froide image de « Mademoiselle », éternelle célibataire de la Chapelle Blanche ? Il ne reste rien non plus. Elle s’est évanouie sous les transports amoureux, enflammés, chantants pour Madeleine, Suzon, Rose ou Rosette…

Bien sûr, Henry Bordeaux ne pouvait approuver les « orientations à la française » qui sont celles d’Amélie Gex dans dans ses Poésies. Bien que lui-même affirme sa foi en un Dieu de justice, il n’a pu s’empêcher – contre toute justice – d’écorner la vérité sur un auteur que par ailleurs il prétendait respecter. Comme il a beaucoup péché, il lui sera beaucoup pardonné… bien qu’il méritât amplement les enfers !

Les Poésies françaises d’Amélie Gex ne manquent donc ni de « fraîcheur » ni d’« originalité », puisqu’elles bouleversent l’image que nous avions de l’auteur des Contes et chansons populaires ou des Contio de la bova tout Le long de l’an. Elles renouvellent l’art poétique de l’auteur, ses thèmes, ses sources d’inspiration. Mais surtout, elles nous révèlent, bien plus que ses poésies patoises, l’auteur lui-même, la personne qu’était Amélie Gex et que nous ne connaissions pas. Nous découvrons une âme sensible, angoissée, livrée aux affres d’interrogations métaphysiques sans réponse de la part d’un Dieu sourd et muet, qui perd pied et toute espérance. Par la grâce de ses vers français, Amélie Gex devient pour nous une femme nouvelle, une grande amoureuse passionnée, passionnante, toujours vivante et ses Poésies sont les véritables « ailes de colombes » qui s’envolent au-delà du temps.

Pierre Grasset

Décembre 2016

 

 

NOTES

(1) Amélie Gex : Vieilles gens et vieilles choses, Laffitte Reprints, Marseille 1981 p : XXII

(2) Philippe Terreaux : La Savoie jadis et naguère, Centre d’Etudes Franco-italien, Ed Slatkine, 1990, p : 179.

(3) Amélie Gex : Feuilles mortes, imprimerie Ménard, 1894

(3) Gex Amélie : Feuilles mortes

(4) François Vermale : Amélie Gex, Librairie Dardel, Chambéry 1923, p : 157

(5) ibid p : 136

(6) Amélie Gex : Vieilles gens et vielles choses, préface p : XXII

(7) ibid p : XXII

(8) ibid p : XXIII

(9) François Vermale : Amélie Gex, préface P : XVII

(10) ibid p : 12

(11) ibid p : 12

(12) ibid p : 13

(13) ibid p : 13

(14) ibid p : 13

(15) ibid p : 37

(16) Victor Hugo : Discours sur la tombe d’Emilie de Putron, le 19 01 1865. Actes et Paroles pendant l’exil.

(17) Tous les poèmes cités sont intégralement reproduits en annexe.

(18) Rémi Mogenet, thèse : La littérature romantique de Savoie (1875 – 1916 )

(19) Rimbaud : Soleil et Chair, dans les Cahiers de Douai.

(20) F. Vermale : Amélie Gex, p : 39

(21) ibid préface p : XXIV

(22 ibid p : 11

(23) ibid p : 73

(24) ibid p : 77

(25) ibid p : 22

(26) ibid p : 78

(27) ibid p : 23-24

(28) ibid p : 31

(29) ibid p : 31

(30) ibid p : 82

(31) Mémoires de l’Académie de Savoie, IIIème série, Tome IX, 1883, p : 82 à93

(32) F. Vermale, p : 31

(33) Poème à Mme J.S.D : Cris dans l’Ombre, P : 51

(34) Amélie Gex : Cris dans l’ombre, p : 51

35) Cris dans l’ombre : L’espérance morte, p 33

 

ANNEXES

Chanson

La savez-vous cette chanson

Qui voltige autour des buissons

Quand mai vous jette son sourire ?…

Moi qui sous le saule mouvant ;

Ami, vais rêver bien souvent,

Je la sais mais ne peux la dire.

Elle a de si tendres accents

Qu'elle monte comme un encens,

A travers les feuilles du chêne ;

Quand elle passe dans les houx,

Elle a soupirs si lents, si doux

Qu'on croit ouïr une âme en peine…

Elle plane au-dessus des eaux

S'en va tourmentant les roseaux,

Pareille au frôlement d'une aile ;

L'écho, d'un ton qui fait pitié,

N'en dit jamais que la moitié,

Grâce à sa mémoire infidèle…

Mon cœur souvent la dit tout bas,

Mais, comme écho, ne saurait pas,

Ami, la dire tout entière,

Car il faut pour la répéter

Toutes les voix qui font chanter

Les nids, les bois et la rivière.

VILLANELLE

Voilà le temps où les vignes fleuries

D'âcres senteurs parfument les coteaux ;

Voilà le temps où le long des prairies,

Les faneurs vont promenant leurs râteaux.

Sur les pommiers la bavarde cigale,

A tous les vents récite une oraison ;

L'oiseau redit sa chanson joviale,

En juin, l'amour est encor de saison !

Un sylphe blond en secouant son aile,

Courbe en passant l'épi trop frêle encor ;

Le papillon dont la robe étincelle,

Va se bercer sur les beaux colza d'or.

Dans les sentiers la fleurette s'étale ;

Le lézard gris rêve dans le gazon ;

Des bois touffus un encens pur s'exhale,

En juin l'amour est encor de saison !

L'été rieur arrive les mains pleines ;

A son festin pour se rassasier,

Les oiselets boivent l'eau des fontaines

Et l'enfant grimpe au tronc du cerisier.

La terre livre, en mère libérale,

A tous ses fils sa riche floraison ;

Et Dieu bénit la douce pastorale !

En juin l'amour est encor de saison…

Jeanne buvons à la coupe remplie,

Buvons l'espoir, ce vin des amoureux ;

Le rire est bon, aimer n'est point folie,

Vidons nos cœurs du nectar généreux !

Plus tard viendra la froidure automnale,

Soleil fuira le seuil de la maison,

La vie est belle à l'aube matinale,

Jeanne, l'amour est encor de saison !

AMOURS D’AVRIL

 Rosette, il nous faut y songer,

Les prés ont leurs robes fleuries ;

Les pinsons vont emménager,

Rosette, il nous faut y songer.

Il s'agit, enfin, de loger

Notre amour et nos rêveries ;

Rosette, il nous faut y songer,

Les prés ont leurs robes fleuries.

Avril est le temps bienheureux

Où la nature perd la tête ;

Pour les fleurs et les amoureux,

Avril est le temps bienheureux.

Mon cœur, Rosette, est désireux

De prendre sa part de la fête,

Avril est le temps bienheureux

Où la nature perd la tête.

Faisons notre nid sous le toit

Comme celui des hirondelles ;

Dans ce Paris si grand, si froid,

Faisons notre nid sous le toit,

Puisque nos rêves ont le droit,

Rosette, de garder leurs ailes,

Faisons notre nid sous le toit

Comme celui des hirondelles.

En vérité, je te le dis,

Si petit que soit ce domaine,

Nous en ferons un paradis,

En vérité, je te le dis,

Et nos voisins tout ébaudis,

Iront criant au phénomène !

En vérité, je te le dis,

Si petit que soit ce domaine.

Point de lambris, point de satin ;

On peut s'aimer sans tant de choses !

Là nous n'aurons, c'est bien certain,

Point de lambris point de satin ;

Mais une chambre où, le matin,

Soleil sourit aux vitres closes…

Point de lambris, point de satin,

On peut s'aimer sans tant de choses !

Notre amour joyeux durera

Tant que celui de l'alouette ;

Pendant que le pré fleurira

Notre amour joyeux durera.

- Mais un jour l'hiver reviendra…

- N'y pensons point encor, Rosette ;

Notre amour joyeux durera

Tant que celui de l'alouette !

RONDEAU

Rose, le voulez-vous ? Nous irons un dimanche

Au bois où l'aubépine a mis sa robe blanche

Apprendre des pinsons comment on fait son nid,

 Comment deux jeunes cœurs qu'un rêve unit

Peuvent trouver l'Eden sous une branche.

La neige des pommiers succède à l'avalanche ;

Avril est de l'hiver la joyeuse revanche ;

Allons voir les grands prés que printemps rajeunit,

Rose, le voulez-vous ?

Nous ferons sur l'amour babiller la pervenche ;

Rose, la pâquerette a le droit d'être franche,

Nous lui demanderons si le Ciel nous bénit…

Pour sourire à l'étang que le soir rembrunit,

Nous verrons dans l'azur la lune qui se penche,

Rose, le voulez-vous ?

NONNE PATELINE

Nonne pateline

 Dont l'œil s'illumine,

Fervent

Quand moine rumine

Oraison latine

D'avent,

Sent dans sa poitrine

 Son cœur en sourdine, 

Mouvant.

Pour lors j'imagine,

Satan qui butine,

Souvent

Âme d'Ursuline,

Sur l'humble béguine

Levant,

Regard qui fascine,

Met Sainte Doctrine

Au vent !…

JEUNES AMOURS

 Au temps de mes jeunes amours

Quand j'adorais Blanche ou Rosine,

J'allais faisant de longs discours

A l'hirondelle ma voisine ;

J'évoquais la nymphe et l'ondine ;

Aux étoiles j'avais recours,

Aux temps de mes jeunes amours.

Je connaissais tous les détours

Et les sentiers de la colline ;

Je hantais les noirs carrefours

Que le soir la lune illumine ;

J'allais chantant sur la ravine

Les vieux tensons des troubadours,

Au temps de mes jeunes amours.

Pour procurer de frais atours

A Marinette la blondine,

A l'aube, j'allais tous les jours,

Dans les bois, chercher l'églantine ;

Mes doigts rencontraient une épine,

 Mais mon cœur souriait toujours

Au temps de mes jeunes amours.

O pleurs versés, chagrins trop courts,

Flamme dont l'âme se calcine,

Fantômes après qui je cours,

Que votre perte me chagrine !…
 Malgré moi, mon rêve s'obstine,

Parfois j'ai de soudains retours

Au temps de mes jeunes amours.

Las ! Le chemin que je parcours

Se couvre d'ombre et de bruine…

Adieu les grands yeux de velours !

Adieu la lèvre purpurine !

La mort est là qui tambourine…

Comme à ses coups nous restions sourds

Au temps de mes jeunes amours.

RÊVE

Veux-tu dans ma solitude

Nous mettre à nous adorer ? (V.H. Contemplations).

Avril est la saison des nids ; 

Les bois bénis

Sont comme un temple ;

Jeanne, de la lune de miel

Tout sous le ciel

Donne l'exemple.

 C'est le temps où dans chaque cœur,

Comme un vainqueur,

Amour se lève ;

Chère mignonne, si tu veux,

Faisons tous deux

Le même rêve.

Sois ma fauvette et je serai,

Bien pour de vrai,

Ton rouge-gorge ;

Nous bâtirons une maison

De fin gazon

Et de brins d'orge.

Pour être seuls et mieux songer,

Allons loger

Près de la nue,

A l'abri sous quelque rameau

Du vieil ormeau

De l'avenue.

Ses feuilles en se refermant,

Au nid charmant

Feront un voile,

Clair et léger pour que le soir

Nous puissions voir

Passer l'étoile.

Et de chez nous, chaque matin,

Dans le lointain,

Quand tout s'irise,

Nous verrons l'aube en manteau bleu

Blanchir un peu

La plaine grise.

Puis, descendant des cieux dorés,

Très-affairés

De petits anges

S'en viendront frapper aux volets

Des roitelets

Et des mésanges.

DÉPIT (Rondeau)

 Je veux aller, confiant en mon aile,

Au pays d'or où s'en va l'hirondelle

Pour m'enivrer d'azur et de parfums ;

Je veux aller, oubliant les toits bruns,

Au doux pays où la nuit étincelle.

Vers l'oasis où le simoun rebelle,

En se frayant quelque route nouvelle,

Seul fait vibrer les échos importuns,

Je veux aller !

Sous les palmiers où s'endort la gazelle

Pour y rêver sans que rien me rappelle

Le souvenir de mes amours défunts ;

Des jours passés pour n'en revivre aucuns,

Dans le désert, près du tigre, et… loin d'elle,

Je veux aller !…

CHANT MALAIS (Imitation)

 De Mahel-Malidha la noire chevelure

 Est un souple manteau qui s'étend sur ses pieds ;

 De Mahel-Malidha c'est la sombre parure

 Que roulent, chaque jours, ses beaux doigts déliés.

 Oh ! Si de ses cheveux j'avais la longue tresse

 J'en banderais mon arc et j'irais fièrement, 

 Dans son antre attaquer la sauvage tigresse,

 Sans peur de son rugissement !

 De Mahel-Malidha cette sombre parure

 A l'enivrant parfum du suave Baumier ;

 On croit voir la liane en la forêt obscure

 En flexibles rameaux, tomber du bananier ;

 Son œil de la panthère a la douceur féline,

 On ne voudrait mourir que d'un de ses regards :

 Elle aspire le vent par sa souple narine

 Comme font les fiers léopards. 

 Son œil de la panthère a la douceur féline ;

 Ses lèvres du corail ont la chaude rougeur ;

 Son sein rend plus ardents les rêves du Bramine ;

 Sa taille a du palmier la grâce et la rondeur,

 Pour sentir sur mon front son haleine de braise

 Je voudrais me damner en reniant Bouddha !

 Je donnerais mon kriss et ma lance malaise

 Pour un soupir de Malidha ! 

PETITS SENTIERS

 Petits sentiers sur le galet

 Qui va du village à l'école,

 Combien de fois dans ta rigole

 Un gamin, jouant au palet,

 N'a-t-il pas fait la cabriole,

 Petit sentier sur le galet ?

 Petit sentier vert et fleuri,

 Bordé de blanches paquerettes,

 A voir tes allures discrètes,

 Tu dois être le favori

 Des juvéniles amourettes,

 Petit sentier vert et fleuri !…

 Petit sentier qui va seulet

 A travers les blés dans la plaine,

 Est-ce pour tromper Madeleine

 Ou pour allonger son trajet

 Que tu t'égares sous le chêne,

 Petit sentier qui va seulet ?

 Petit sentier si ténébreux,

 Quand le bois met sa robe brune,

 Vois-tu, le soir, rire la lune

 Sur le front des blonds amoureux

 Quand l'ombre laisse une lacune,

 Petit sentier si ténébreux ?…

 Petit sentier triste et désert,

 La saison des fleurs est passée ;

 Sous la feuille jaune et froissée

 Chaque pas d'amoureux se perd…

 L'herbe transie est verglacée

 Petit sentier triste et désert.

 Petit sentier sous le cyprès,

 Tu mènes chacun vers sa tombe…

 Sur tes bords tous les jours retombe,

 Sans plus se relever jamais,

 L'homme ou l'enfant, aigle ou colombe,

 Petit sentier sous le cyprès !...

CRIS DANS L’ OMBRE

Comment peux-tu rester au fond des cieux tranquilles, 

Insensible à l'amour, impassible à nos deuils ?

Seigneur, comment peux-tu laisser nos pieds fragiles,

Sans cesse se heurter à tes sombres écueils ?

Faudra-t-il qu'à jamais tant de larmes stériles

En tombant de nos yeux, ne lavent que nos seuils ?

Est-ce pour engloutir nos espoirs juvéniles

Qu'auprès de nos berceaux tu creuses nos cercueils ?

N'es-tu que le destin silencieux et morne ?

Et le mal, serait-il l'inexorable borne

Contre qui lutte, en vain, ton effort impuissant ?

Ou peut-être, oublieux de ton informe ouvrage,

Le laisses-tu sombrer de naufrage en naufrage,

Comme font les marins d'un poids embarrassant ?

A Mme J.S.D

De profundi clamavi ad te !

Quelques-uns nous ont dit : - « L'espérance est atroce !

« Votre Dieu n'est qu'un leurre ou qu'un bourreau féroce ;

 « Et paria de l'azur,  

«  L'homme va, cherche, appelle, interroge, retombe,

«  Ignorant et lassé sur le bord de la tombe

«  Sans que rien ne s'émeuve au fond du ciel obscur !…

«  Il aime, il croit, il prie !… Amour de toi, - chimère !

«  Mots qui faites verser tant de larmes amères

 « Qui donc vous a trouvés ?  

 «  Quelles âmes, quels cœurs, de l'idéal avides,

«  Ont créé ces hochets tout dorés et tout vides,

«  Rêves toujours conçus et jamais achevés ?

«  Dans les champs radieux où l'on dit que Dieu règne,

«  Que d'amours le cherchant, que sans cesse il dédaigne,

«Trouvent les cieux fermés !

«  Que de sanglots perdus ! Que de cris ! Que de plaintes !

«  Que de vœux ! Que d'élans et de prières saintes

« Le doute a comprimés ! » 

 «  C'est vrai, mon Dieu, c'est vrai...   

A LA DERIVE

J'ai vu s'enfuir ma riante jeunesse

Comme un parfum s'envole d'une fleur !…

Rien envers moi n'a tenu sa promesse !

J'ai tant de fois savouré ma tristesse

Que je n'ai plus un autre amour au coeur !…

J'ai vu tomber ma couronne de fête ;

J'ai vu mon ciel pour toujours s'assombrir ;

Sous l'ouragan j'ai tant courbé la tête

Que je voudrais ne plus me souvenir !

Comme un débris qu'un vent d'orage emporte,

Vers l'inconnu je vais sans me lasser ;

Joie ou douleur, désormais que m'importe !…

J'ai tant pleuré mon espérance morte,

Que je n'ai plus une larme à verser !