Institut de la Langue Savoyarde

– le francoprovençal de Savoie –

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Langue maternelle et francoprovençal

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Pourquoi écrire en francoprovençal ?

par Pierre Grasset

Lorsque nous écrivons, c’est généralement en français que nous le faisons, parce que nous sommes Français et que nous sommes en France. Pourquoi écrire en francoprovençal ? Parce que nous sommes, Francoprovençaux en Francoprovençalie !

Oui, mais voilà, plus personne ou presque, n’écrit en francoprovençal ! Le francoprovençal existe depuis des siècles. De nombreuses œuvres ont été écrites dans cette langue, mais de nos jours, elle ne se parle presque plus et s’écrit encore moins !

C’est pourtant une langue originale, reconnue comme telle, au moins depuis qu’en 1873, le linguiste Graziadio Isaia Ascoli, lui a donné le nom de « francoprovençal », voulant indiquer ainsi qu’elle n’était ni du français, ni du provençal.

En 2012, c’est une langue reconnue par l’Union Européenne, par la Suisse et par l’Italie. En France, elle est reconnues par le Ministère de la Culture, par le Conseil Régional Rhône-Alpres, mais pas encore par l’Etat !…

Cette langue est parlée sur un domaine géographique étendu qui couvre toute la RRA, le Val d’Aoste, une partie du Piémont et une partie de la Suisse jusqu’à Neuchâtel.

Il devrait donc y avoir de nombreux auteurs francoprovençaux, or il y en a de moins en moins. Alors, pourquoi n’écrivons-nous presque plus en francoprovençal, et pourquoi est-il urgent d’écrire dans cette langue ?

I ) Pourquoi le francoprovençal s’écrit-il si peu ?

Je vous propose de réfléchir à un argument tout simple, peut-être simpliste : le francoprovençal s’écrit si peu, parce que nous n’avons jamais appris à l’écrire. Nous n’avons appris à écrire qu’en français. Voilà pourquoi nous parlons le francoprovençal, mais ne l’écrivons pas !

Parler et écrire ce n’est pas la même chose. La langue parlée n’est pas la langue écrite. Il faut, pour écrire une langue, un apprentissage spécifique, qui change la nature, non pas de la langue, mais de l’expression linguistique. Or, nous n’avons jamais appris à écrire en francoprovençal.

Deux types de conditions peuvent expliquer cette carence.

I-1 ) Des conditions d’ordre historique

Il existe des conditions historiques, sur lesquelles je vais passer rapidement, car elles sont connues et il me serait difficile de les développer dans l’espace d’aujourd’hui.

Le francoprovençal est une langue gallo-romane, provenant à la fois du gaulois et du latin. Le gaulois était composé de plusieurs dialectes uniquement oraux – selon JL Brunaux1, il n’y a pas de trace de littérature écrite en gaulois – il a laissé la place au latin pour l’écrit. En France, les lettrés écrivaient en latin.

Très tôt cependant le français a été introduit dans les domaines administratifs et juridiques. En Savoie, la Cour et les Administrations parlaient français dès la fin du XIVe siècle. C’est Amédée VI, « le Comte Vert », qui impose à son administration d’écrire en français et non plus en latin. Le premier texte littéraire écrit en français, date de 1484, c’est celui d’un Suisse roman, Othon de Grandson2. (Son œuvre se compose d’un recueil de 80 pièces, dites du manuscrit de Paris, soit 6000 vers au total et du livre de Messire Ode, de 2465 vers, comprenant la Complainte de Saint-Valentin).

Au cours des siècles, trois périodes marquent une évolution significative  :

  Dès le XVIe siècle, le français a été imposé par l’Etat à tout le territoire. En 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts fait obligation aux services administratifs et juridiques d’écrire en français. François Ier envahit la Savoie et oblige les administrations à abandonner le latin pour utiliser le français.

Une autre étape décisive sera marquée par la Révolution. La Convention nationale, le 16 Prairial de l’an II, (en mai 1794) demande à l’abbé Grégoire un « Rapport sur la nécessité et les moyens  d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française ».

Une troisième période est marquée par l’annexion de la Savoie à la France en 1860 et par la Troisième République. L’Etat français envoie en Savoie des enseignants qui ont pour mission d’enseigner le français et d’éradiquer les patois.

Ces conditions historiques donnent au français non seulement une place prépondérante, mais il devient la seule et unique langue de communication et d’expression enseignée par une administration d’Etat. Pour l’Education Nationale, qui prenait le relais de l’Education Publique, le francoprovençal ne doit pas exister. Non seulement on ne l’écrit pas, mais il est même interdit aux élèves de le parler.

Il n’est donc pas étonnant que le francoprovençal ait perdu de l’influence, des locuteurs et des écrivains.

I – 2) Des conditions d’ordre linguistique

Des conditions linguistiques doivent aussi être évoquées, pour tenter de comprendre la désaffection de cette langue.

Autrefois, lorsque nous étions enfants, nous étions spontanément bilingues. Nous parlions indifféremment le français ou le francoprovençal, l’usage des deux langues se faisait naturellement. Nous avions, sans le savoir, deux langues maternelles orales et spontanées qui ne formaient qu’une seule réalité : le bilinguisme.

Puis nous sommes allés à l’école et la langue française est devenue la langue unique. Elle était la seule langue de la culture et de la communication nationale. Le francoprovençal utilisé simplement dans la vie courante du village, est resté la langue maternelle purement orale, qu’il n’a jamais cessé d’être.

Or, une langue maternelle orale, favorise-t-elle l’usage de l’écrit ?

I – 3 ) Caractéristiques de la langue maternelle orale

Essayons de préciser les caractères d’une langue maternelle en nous appuyant sur une étude effectuée par le chercheur, Mario Christian Meyer3.

Ce chercheur a étudié la langue maternelle des populations du Brésil qui ne connaissent pas l’écriture et n’utilisent qu’une langue maternelle orale. Ce sont à la fois des populations de pêcheurs habitant le littoral brésilien et des populations de l’intérieur des terres. Certaines caractéristiques nous permettrons de faire un rapprochement avec le francoprovençal et de mieux comprendre pourquoi il s’écrit si peu.

– 1 ) Une langue d’un milieu rural

Christian Meyer constate que les langues maternelles orales sont parlées dans des milieux essentiellement agricoles, où l’importance du corps comme outil opératoire, est plus essentielle que dans le monde industriel.

C’est bien le cas du francoprovençal qui est parlé dans toutes les campagnes. Ce n’est que dès la fin du XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle, que la Savoie connaît une poussée industrielle forte et un déclin de son « patois ». Or, malgré cette évolution, le francoprovençal est toujours parlé actuellement dans les campagnes, mais sporadiquement.

Le monde rural utilise des outils plus rudimentaires que le monde industriel. L’industrie fait appel à des pratiques et à des produits techniques, plus complexes, qui relèvent de théories ou de systèmes abstraits et qui évoluent grâce à la notion de progrès. Au village, en revanche, les artisans utilisaient pendant des générations, les mêmes outils que ceux de leurs ancêtres. Ils pouvaient les fabriquer ou les réparer car ils étaient relativement simples. Le village se suffisait à lui-même. Les relations avec la modernité se faisaient à la marge par les commerçants ambulants. Cette ruralité n’a donc pas favorisé l’évolution des techniques, ni celle de la langue qui est restée orale.

– 2 ) Un patois limité au village

La langue purement maternelle orale s’apprend spontanément, en s’entendant, en échangeant avec le groupe qui la parle et elle le caractérise. Elle a une portée limitée au village et chaque village a un parler différent de celui d’à côté, qu’on appelle son patois.

Donc, à quoi bon écrire, puisque l’on peut parler facilement à tous les gens du village et que la commune voisine n’a pas tout à fait le même patois que vous ?

D’où le grand morcellement de la langue maternelle purement orale. Les patoisants, certes, comprenaient ceux des communes voisines, mais l’éloignement géographique rendait difficile, voire impossible cette compréhension. Si bien qu’ils n’avaient même pas la notion de posséder une langue commune. Il a fallu attendre 1873 pour que le linguiste Ascoli reconnaisse que l’ensemble des patois savoyards et ceux des pays limitrophes relevaient d’une même souche linguistique, le francoprovençal

– 3 ) Le corps qui parle et écrit.

L’étude de Christian Meyer montre que la langue maternelle est une langue qui reste de l’ordre du corps en tant que siège de la motricité et en tant que véhicule privilégié d’expression et de communication. C’est le corps qui parle et écrit.

Un exemple : la danse du requin. 

Les pêcheurs brésiliens vont pêcher sur leur petite barque. Ils ramènent les poissons dans leurs filets qu’ils laissent flotter dans l’eau, le long de leur embarcation. Les requins les attaquent pour manger le poisson et les pêcheurs se battent contre eux. Le soir, autour du feu, les pêcheurs miment la scène.

Christian Meyer fait ce commentaire : « Effectivement, lors de la danse, le pêcheur écrit (dessine) avec son corps sur l’espace virtuel (environnant) ; les yeux des spectateurs lisent le message de cette écriture gestuelle – sorte de graffiti – qui se dilue dans l’espace et s’efface de leur appréhension visuelle aussitôt que le segment corporel y a inscrit sa trace, engendrée par le mouvement […] Le lien qui s’établit entre le langage corporel et le langage écrit devient ainsi évident…», mais il s’agit d’une écriture « naturelle », un « Langage du corps » 4 et non une lecture de lettres.

– 4 ) Une expression symbolique

A ce langage du corps, est toujours associée une signification symbolique. L’expression corporelle représente un symbole par lequel ces populations s’expriment dans leurs coutumes et leurs institutions. Cette symbolique repose sur un support corporel.

La Symbolique de la danse du requin exprime l’évocation des faits, celle de la défense de la famille, de la quête d’aliments, du courage des pêcheurs, etc.

– 5 ) Le corps dans le francoprovençal :

On peut trouver une grande similitude de ce langage corporel avec celui des paysans francoprovençaux.

– Un exemple : la guerre des « Poilus de 14 ».

Dans mon village, certains samedis soirs, les hommes se réunissaient au « Café du Centre ». Ils discutaient, buvaient, puis on faisait place nette au milieu de la pièce et les « Poilus de 14 » mimaient leur guerre : ils rampaient dans les tranchées, chargeaient leur fusil, partaient à l’assaut, et c’était le corps à corps, avec gestes et cris, jusqu’à la victoire finale.

La symbolique exprimée est la défense de la patrie, les souffrances des Poilus, leur courage, leur volonté de vaincre, etc.

– Bien d’autres manifestations francoprovençales participent de cette expression corporelle. Je ne fais que citer les veillées qui réunissaient les voisins d’un quartier, le soir dans l’étable, où les corps des animaux tenaient chaud. Les gens se serraient les uns contre les autres. Jeunes, vieux parlaient, faisaient des paniers, du rempaillage, du raccommodage. Les conteurs racontaient des histoires, les mimaient. C’était un corps à corps habituel et convivial.

Je pourrais évoquer aussi les fêtes religieuses, avec leurs cérémonies, leurs processions animées par des oriflammes, des costumes. Également les danses folkloriques avec leurs musiques, leurs pas scandés, leurs costumes propres à chaque quartier.

La vie elle-même était rythmée par des rituels corporels : les récoltes, les vendanges, la venue de la batteuse, celle de l’alambic, donnaient lieu à des scènes concrètes et animées.

– Le corps est présent, si je puis dire, dans la langue elle-même. Par exemple, en francoprovençal, on ne donne pas une gifle, comme en français. Trop abstrait ! On donne un « évèyon » qui réveille quelqu’un qui dort debout. On donne « on tire-te lé » à quelqu’un dont le corps est trop près de vous. On donne on « inplâtre » avec toute la main. Ainsi le corps est toujours mobilisé, comme dans beaucoup d’autres expressions : On « dékapa-dyô », « on-na linga d’èstropyè », « on babi d’amolére », etc.

6) Une grande « habileté idéique »

CH. Meyer reconnaît aux peuples de langue orale : «… une puissante habileté eidétique : ils ont une capacité remarquable à visualiser des objets et des événements. Dans cette optique, A. Fuglesang a constaté dans plusieurs types de populations «défavorisées» leur aptitude à «voir» des personnes et objets en fait irréels, non pas au-delà de leurs paupières (comme nous, lors du rêve éveillé), mais avec les yeux ouverts projetés dans la réalité qui est en face d’eux. »5

A cette capacité « à voir… des faits irréels », je rattacherais volontiers le goût qu’avaient nos ancêtres pour les légendes de toutes sortes, pour les histoires imaginaires qu’ils aimaient se raconter, les êtres surnaturels dont ils sentaient la présence autour d’eux.

Ainsi nous racontaient-ils, à nous autres enfants, des histoires de fantômes, nous assuraient en avoir vus. Ils contaient les légendes du « Nârou », du « Roi Hérode » et maintes aventures du diable. Ils croyaient aux revenants qui, après leur mort, revenaient tourmenter les vivants pour réclamer leur dû, réparer leurs fautes ou se les faire pardonner. C’est aussi sans doute l’origine des multiples superstitions auxquelles ils croyaient bien souvent. Qui n’a pas entendu dire que du sel répandu par terre au moment d’un emménagement, purifie la maison ? Ils croyaient qu’il ne faut jamais orienter un lit vers une porte, de peur de sortir trop tôt… les pieds en avant !… Qu’il ne faut pas changer de draps le vendredi saint, pas croiser un chat noir, que le grillon porte bonheur, mais que l’araignée du soir porte espoir, etc.

– 8 ) Proximité avec la nature

Ces populations brésiliennes démontrent, selon Meyer : « …une adresse remarquable à « lire les indices de la nature.»6

Les pêcheurs savent retrouver leur lieu de pêche perdu au milieu de l’océan, sans boussole ni compas. Un vaqueiro sait trouver une source en pleine montagne…

Il en est de même pour nos paysans d’autrefois. Jean Ferrat ne chante-t-il pas :

«  Mais ils savaient tous à propos,

Tuer la caille ou le perdreaux

Et manger la tomme de chèvre… »

Nos agriculteurs avaient une grande science de la nature. Ils savaient prévoir le temps, utiliser « les lunes ». Ils avaient développé de grandes facultés d’analyse des choses naturelles, ce qui leur avait affiné l’esprit, car c’était une véritable culture. D’où l’expression : « Paysans gros sabots, mais fines cervelles ».

Ils étaient très proches des animaux domestique dont leur vie dépendait directement. Leur langage porte en lui la trace de cette proximité, en faisant des relations incessantes avec le monde animal. De multiples expressions lui font référence :

U fé de ju ma on myâre : il fait des yeux comme un chat

U seufle ma on bou, : il souffle comme un boeuf

Ul a lou shanbrô, : il marche comme une écrevisse ( à cause des courbatures)

Ét on-na vréta sarpin : c’est un vrai serpent…

– Les proverbes ou « les diton » y font fréquemment allusion :

Vin slamin yin le shin é pâ mouvé : entre seulement, le chien n’est pas méchant

Preni lamin de pron-ne, le kayon in vo plu : prenez seulement des prunes, le cochon, n’en veut plus !.

Ul é mâryâ in vyô : il est marié en veau (il habite chez sa femme)

Ul a mandâ bâ la kouè d’on shè : il a avalé la queue d’un chat. ( il est enroué)…

– De nombreuses autres caractéristiques de la langue maternelle sont repérées par le chercheur, que nous ne pouvons pas illustrer ici. En voici quelques-unes : L’habileté manuelle, l’orientation dans l’espace, la coordination statique et dynamique, la représentation figurée, la reproduction graphique : l’art, dit « Naïf » , la prédominance des opérations concrètes (au sens de Piaget), etc.

Bien qu’ils n’aient jamais eu un livre en mains, nos ancêtres savaient donc lire. Ils savaient lire les indices naturels, mais ils ne lisaient pas des lettres. Or, la nature n’est qu’un instrument de lecture (réception) et non d’écriture (expression).

Toutes ces caractéristiques expliquent que les peuples de langue purement orale ne soient pas portés à écrire, car les lettres de l’alphabet sont des signes conventionnels, arbitraires, qu’ils n’appréhendent pas. Au contraire, dans cette tradition orale et corporelle de langage « naturel », l’écrit est un péril pour la langue maternelle parce qu’il demande une abstraction des choses, une abstraction du naturel singulier, pour parvenir au général et à l’universel.

Si les Francoprovençaux écrivent si peu, indépendamment de toutes les motivations qu’ils peuvent avoir ou non, c’est sans doute parce que leur langue est restée, pour la grande majorité d’entre eux, une langue essentiellement orale, corporelle, en un mot, une langue purement maternelle.

II Pourquoi écrire en francoprovençal ?

II – 1 ) Une condition : Un nécessaire apprentissage généralisable

Le passage d’un langage oral naturel à une écriture de « signes graphiques de l’alphabet » nécessite un apprentissage spécifique.

L’aptitude des populations rurales à lire le « langage naturel », serait un support possible pour l’écrit, à condition de recourir à un apprentissage capable de créer : « un pont qui rende possible le passage harmonieux, d’une part, du « réel » au « figuratif » et, d’autre part, du «monde des indices de la nature et des symboles de leur culture (corporels et graphiques) » au « monde du signe graphique de l’alphabet¹7 ».

Ce passage du monde des indices naturels au monde des signes graphiques, s’appelle un apprentissage de l’écriture. Le mot abstrait et écrit doit se substituer aux indices concrets et naturels.

Cet apprentissage de l’écriture, qui est très différent de l’apprentissage oral de la langue maternelle, repose sur l’acquisition de deux séries principales de combinaisons.

« – Tout d’abord, la capacité de discrimination des signes utilisés dans le système d’écriture de la langue.

« – Par la suite, l’interprétation des signes ; il s’agit donc de découvrir le message que les signes véhiculent, afin de déterminer le sens du «signifiant». C’est  l’ identité sémantique du signe qui est alors en jeu. »8

CH. Meyer développe son illustration :

« Il semble opportun de rappeler brièvement ici certaines aptitudes exigées par l’apprentissage du langage écrit, selon les récents travaux de J. Cambon et L.Lurçat  :

– orienter l’activité perceptive selon la direction gauche-droite et de haut en bas ;

– distinguer les structures graphiques (lettres, mots, phrases) en relation avec l’organisation spatiale des différents éléments et leur position relative (avant-après) ;

– établir une relation entre les structures graphiques successives organisées dans l’espace et les structures phonétiques correspondantes, organisées dans le temps ;

– construire des «significations» à partir de ce matériel graphique qui véhicule un contenu sémantique. »9

II – 2 ) Ecrire donne un caractère universel à la langue.

Cet apprentissage de l’écriture dans la langue française a un caractère universel. Il est un acquit généralisable à toutes les langues, à condition de les connaître. L’apprentissage de l’écriture dans une langue, permet l’accès à l’écriture dans toutes les langues.

Autrement dit, ayant appris à écrire en français, il est possible d’écrire en francoprovençal, car la langue écrite n’est plus uniquement de l’ordre du corps, même si l’affectivité et la sensibilité sont concernées. Le corps n’est plus en mouvement, c’est la dimension intellectuelle qui prédomine par l’acquisition des combinaisons abstraites.

L’apprentissage de l’écrit ne se faisant pas en francoprovençal, il s’est fait comme dans la plupart des cultures de tradition orale, dans une langue étrangère, c’est à dire pour la population savoyarde, en français.

Il change la nature de l’expression linguistique. Les règles de l’écrit ne sont pas les mêmes que celles du langage parlé. On n’écrit pas comme l’on parle. L’oral suppose une telle mobilité du vocabulaire, de l’expression, du ton, de la mimique, qu’il n’est pas possible à l’écrit de conserver la langue orale telle qu’elle est parlée. Ce n’est pas trahir la langue, mais lui donner un autre mode d’expression.

La langue écrite crée pour celui qui écrit, une distanciation avec l’univers spontané et affectif de la langue orale et par suite avec l’univers maternel. On peut dire que cet écart entre la langue orale et la langue écrite marque le passage d’une langue maternelle orale apprise dès la naissance, à une langue paternelle écrite apprise à l’école.

Enfin, le livre franchit les frontières du village. Le livre écrit en patois, ne limite plus l’usage de celui-ci à un seul groupe linguistique. Un ouvrage peut être lu par tous. Le patois reste le patois d’un village, mais il peut être inscrit dans des références générales qui sont celles de la langue reconnue comme telle officiellement. Ainsi un patois savoyard restera le patois du village, mais il pourra toujours être référencé aux caractères linguistiques du francoprovençal et prendre une dimension générale.

II – 3 ) Ecrire pour développer la langue

Par cet apprentissage, loin de s’appauvrir, la langue se développe et s’enrichit. A l’origine, la langue française n’était guère que le patois de l’Île de France. Elle ne serait jamais devenue la belle langue que nous aimons, si elle n’avait pas été le parler du roi, mais aussi en conséquence, si elle n’avait pas bénéficié des apports de tous les linguistes, humanistes, érudits, poètes, philologues, grammairiens qui l’ont perfectionnée et embellie. Nous avons évoqué l’action de François Ier, mais nous pourrions citer une foule d’auteurs tels Guillaume Budé, Lefèvre d’Etaples, Erasme, les poètes de la Pléiade qui ont contribué à son développement. En 1635, est créée l’Académie Française, dont le Dictionnaire de l’Académie paraîtra en 1694. Parmi les académiciens il faut citer Claude Favre de Vaugelas, né à Meximieux dans la Bresse, en 1585, qui tenta de régler la langue sur « le bel usage », celui de la Cour et de la ville.

En soi, la langue française ne s’oppose donc pas du tout au patois. Elle montre au contraire, puisqu’elle est surtout un patois qui a réussi, la perfection à laquelle un patois peut parvenir, s’il est l’objet d’études, de pratiques orales et écrites. L’intérêt que lui témoignent aujourd’hui les Sociétés Savantes de Savoie : l’Académie de Savoie et les Amis du Vieux Chambéry, pour ne citer qu’elles, augure bien d’un avenir prometteur de la langue et je remercie ces Sociétés au nom de tous les patoisants.

II – 4 ) Les motivations des auteurs

Nous avons convenu qu’il fallait savoir écrire dans une langue, chez nous le français, pour écrire en francoprovençal. Or, de nos jours, où tout le monde sait écrire en français, pourquoi n’y a-t-il personne ou presque qui écrive en francoprovençal ?  

C’est qu’il ne suffit pas d’avoir la capacité d’écrire, encore faut-il en avoir le désir. C’est la question des motivations de chacun qui est posée.

Au demeurant, les motivations d’écriture en francoprovençal, peuvent être les mêmes que celles d’une écriture en français. On écrit en francoprovençal parce qu’on est de langue francoprovençale, comme on écrit en français, parce qu’on est de langue française.

Depuis le XIII è siècle, date des premiers textes francoprovençaux, connus, ceux de Marguerite d’Oingt, (JB Martin), jusqu’à nos jours, de nombreux auteurs ont écrit en francoprovençal. En vous référant au livre de M. Terreaux : « La littérature savoyarde »10, vous trouverez une liste des principaux auteurs. Chacun d’eux a ses motivations propres Il n’est pas question de les évoquer toutes ici, mais simplement d’énumérer quelques motivations communes à ceux qui écrivent dans leur langue.

A ) Le plaisir d’écrire dans sa langue.

C’est en premier, le plaisir d’écrire dans leur langue, qui motive les auteurs. Ce plaisir se manifeste dans les textes de J. Béard par la faconde qui est la sienne, le bonheur qu’il montre à multiplier les termes de tous registres, à inventer des images, des expressions que manifestement il prend plaisir à évoquer.

B) Une trace durable.

La volonté de laisser une trace durable est sans doute une autre motivation. On sait que les parole s’envolent et que les écrits restent. C’est peut-être une des motivations dominantes d’Amélie Gex. Elle écrit avec plaisir, certes, mais avec le souci de laisser une référence qui témoigne de la vie des paysans qu’elle a connus. Et pour cela, l’écriture lui paraît indispensable.

C) Une Identité savoyarde.

C’est aussi la volonté d’affirmer une identité savoyarde qui anime les auteurs francoprovençaux. Un pays qui perd sa langue, perd son âme. Si nous voulons que la Savoie garde son originalité, qu’elle ne disparaisse pas dans l’uniformité nationale ou internationale, elle doit conserver sa langue propre qui est porteuse d’une culture originale.

De nos jours, la langue savoyarde semble menacée. C’est une raison supplémentaire pour l’écrire. Il faut sauver notre patrimoine linguistique : il y va non seulement de notre identité de Savoyards, mais il y va aussi de l’avenir de tous !

Ne croyez pas que le patois ne vous concerne pas ! Ne pensez pas qu’il ne soit qu’une survivance du passé !

Il n’en est rien. A l’heure où l’on dénonce « L’horreur économique »11 de l’argent roi, au moment où les originalités culturelles tendent à disparaître dans une dangereuse uniformisation, les valeurs que préconise le patois sont des valeurs refuges pour l’avenir de tous.

Ce que nous enseigne le patois, c’est de vivre en harmonie avec la nature et avec nos semblables. Le patois respecte une vraie biodiversité. Une biodiversité naturelle et linguistique, où toutes les langues ont droit de cité.

Conservons notre langue, celle qui nous parle de nous, de nos racines, mais créons des mots nouveaux, inventons des expressions nouvelles, parlons un langage de notre temps, comme les Anciens ont su le faire. Paraphrasant André Chénier :« Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques. », sur des pensées nouvelles, créons des vers nouveaux.

Nous sommes naturellement bilingues, c’est un trésor qu’on nous envie. Cette richesse, on a essayé de nous l’arracher de la bouche. Le patois a failli y laisser la vie et aujourd’hui, il ne survit que dans quelques « Rbiolons ». Il nous vient du fond des âges. C’est un fossile, mais un fossile vivant qui respire encore. Bien plus, il parle ! Alors sauvons-le, faisons revivre le dinosaure, il est un avenir pour chacun de nous !

Exposé par Pierre Grasset au congrès des « Sociétés Savantes » à Chambéry, en 2014

Bibliographie

Brunaux Jean-Louis : Les Gaulois, Les Belles Lettres, Paris, avril 2005

Terreaux Louis : la Littérature Savoyarde, La fontaine de Siloé, 2011

Meyer Mario Christian : L’apprentissage de la langue maternelle écrite

Univ. de Californie, 1985, www.unesco.org

Martin Jean-Baptiste : Huit siècles de littérature francoprovençale et occitane en

Rhône-Alpe, EMCE, Lyon 2010

Forrester Viviane : L’horreur économique, Fayard, 1996

 

Notes de bas de pages :

 

1 JL. Brunaux : Les Gaulois, Les Belles Lettres, Paris, avril 2005

2 L.Terreaux, Histoire de la Littérature savoyarde, Académie de Savoie, Chambéry, 2011, p. 53.

3 M CH. Meyer, Apprentissage de la langue maternelle écrite. Univ. Californie Disponible en ligne sur Google, rubrique : Langue maternelle,

ibid, p. 15

5 ibid : p, 29

6 ibid : p. 52

7 ibid : p, 32

8 ibid : p, 41

9 ibid :p, 43

10 Déjà cité

11 Forrester, Viviane. L’Horreur économique. Essai, éd. Fayard, 1996. (Prix Médicis essai).

 

(Réédition d’un article de novembre 2013)

 

Commentaires en réponse à l’article « Le Francoprovençal n’est pas l’Arpitan »

Archive de tous les commentaires publiés entre mai 2016 et juin 2017.

Synthèse des commentaires publiés sur le site ILS.

L’article intitulé :  Le francoprovençal n’est pas l’arpitan, publié sur le site : Langue-savoyarde.com a suscité de nombreux commentaires.

Chacun d’eux a reçu une réponse particulière que l’on peut lire en archive, mais comme leur nombre dépasse nettement, en volume, les dimensions de l’article lui-même, une synthèse de leur contenu n’est pas inutile.

Il y a des critiques favorables et d’autres, plus nombreuses, qui ne le sont pas, comme si la contestation était plus stimulante que l’approbation.

– I : Les critiques défavorables :

Critiques ad hominem :

Des critiques « ad hominem » ne concernent pas la langue à proprement parler, mais l’auteur de l’article. Comme le bonhomme n’est pas le sujet qui importe, que ces critiques ne sont pas justifiées, je n’en parlerai pas.

Une cependant : Je proteste auprès du Monsieur qui nous accuse de « dénigrer » l’ORB et de prendre M. Stich pour un « hurluberlu ». Nous n’avons pas « dénigré » l’ORB, même si nous ne l’avons pas adoptée et M. Stich, que nous connaissons bien, a toute notre considération !

Le nom de la langue serait indifférent.

Quelques intervenants mécontents du mot « francoprovençal » proposent des termes divers : Romand, savoyard, savoisien, savoyard romand, Arpitan de Savière, arpitan, arpitan de Bonneval, le burgondien, le Rhodanien-Alpin… Nous pourrions changer de noms à volonté et « Quel est le problème ? » demande l’un d’eux. Le problème est que si nous donnons toutes sortes de noms à notre langue, elle n’en a plus. C’est un problème d’identité.

Changer de nom n’aurait pas d’importance.

La critique la plus fréquente consiste à nous dire qu’il est inutile de faire une guéguerre des mots et qu’il vaudrait mieux accepter de changer de nom !…

Si le changement de notre nom n’a pas d’importance, pourquoi les opposants au « francoprovençal » tiennent-ils tant à en changer ? C’est bien que le nom représente quelque chose. Cette critique ne dénote-t-elle pas une certaine mauvaise foi ?

Conserver le terme : « francoprovençal », créerait une division entre les patoisants.

Les défenseurs du mot « francoprovençal » seraient cause d’une division !

Qu’on ne nous reproche pas ce qui est de la responsabilité des autres ! Nous nous reconnaissons dans le terme « francoprovençal » depuis 150 ans ! Ce sont ceux qui veulent s’en séparer qui créent une division. Cette volonté de changement n’est pas de notre fait !

Le terme « francoprovençal » créerait une confusion.

Le terme « francoprovençal » pouvait autrefois créer une confusion en effet. Mais actuellement le risque est pratiquement nul, car ce nom est adopté par tous les pays et il est reconnu par tous. Changer de nom créerait à nouveau une confusion, surtout que le mot « arpitan » se confond étrangement avec « occitan » et interprété comme « la langue des Alpes », il ne signifie plus rien.

Un grand nombre de locuteurs auraient déjà adopté un autre nom.

Un grand nombre de gens auraient adopté déjà le mot « arpitan ». L’enquête Fora, faite à partir de 1000 questionnaires, a bien montré qu’il n’en est rien. De plus, un « Dauphinois du Grésivaudan » dont le « père savait le patois » et qui a « fréquenté des bergers du massif de Belledonne », confirme qu’il n’a que « rarement entendu évoquer l’arpitan ».

Le mot « francoprovençal » nommerait mal la langue.

Un intervenant quelque peu philosophe, pense que le terme « francoprovençal » nommerait mal la langue. Et « mal nommer les choses contribue au malheur du monde… »

Je laisse l’intervenant suivant répondre à cette critique  !…

– II : Les critiques favorables :

Le terme « francoprovençal » est reconnu par tous, ce n’est pas lui qui nomme mal la langue.

Un intervenant rappelle que le terme « francoprovençal » est reconnu par les lois, notamment la loi italienne, par les grandes institutions, par toutes les Universités…

Contrairement à ce que dit le détracteur précédent, c’est donc le mot « arpitan » qui nomme mal la langue et «  Si notre langue est mourante, il est plus urgent de la préserver que de vouloir changer son nom ».

Le mot « arpitan » pourrait avoir des connotations politiques.

Plusieurs intervenants mettent en garde contre les connotations politiques du mot « arpitan », surtout à ses origines. En effet, Joseph Harriet inventa ce mot dans les années 1980, pour sa Convention arpitane, d’inspiration maoïste, afin de lutter contre la bourgeoisie. Il ne poursuivait pas un but linguistique !…

Vouloir changer de nom serait un désastre pour une langue.

Un locuteur breton qui n’envisage pas de changer le nom de sa langue, nous met en garde : changer de nom, « ce serait un désastre pour une langue ».

De plus, il estime avec raison que se calquer sur l’« occitan », comme le fait le mot « arpitan », montre une faiblesse d’identité.

Conclusion

Le nombre et la variété de ces critiques, montre bien l’importance que chacun accorde à la nomination de notre langue. Le choix du nom n’est pas indifférent. Avoir un nom, c’est exister, c’est avoir une identité. On ne peut en avoir qu’un et l’on ne peut pas en changer arbitrairement sans disparaître.

Le terme « francoprovençal », comme tous les mots, a ses limites. En indiquant que notre langue est celle qui se situe géolinguistiquement, entre ses deux langues voisines, le français et le provençal, il donne une information claire et générale qui seule peut représenter l’ensemble de nos parlers et de nos écrits. Le francoprovençal est « une langue entre deux langues : le français et le provençal ».

 

Archive de tous les commentaires publiés entre mai 2016 et juin 2017.

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Le Francoprovençal : « une langue entre deux langues ».

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Le Francoprovençal : « une langue entre deux langues ».

par Pierre Grasset

Le rôle principal de l’Institut de la langue savoyarde fixé par ses statuts, consiste à veiller sur la « conservation, la promotion, la diffusion de la langue savoyarde : le francoprovençal de Savoie ».

Rôle banal, mais qui pose des questions.

En effet, tous les patoisants le disent : « Mon patois est pas le même que celui du village d’à côté !… Allez plus loin, c’est pire ! Montez au sommet de la Maurienne ou de la Tarentaise, écoutez-les babler, vous ne comprenez rien ! Non, non, il y a pas deux patois pareils ! ».

C’est partout le même refrain !

Ainsi, dans la représentation des patoisants, dans leurs pratiques, dans leurs expériences, il n’y a pas deux patois identiques. Il n’y a que des patois de villages et celui de leur village est bien différent de celui des autres.

Pour eux, il n’y a donc pas une langue commune. La « langue savoyarde » n’existe pas, le « francoprovençal de Savoie » non plus, puisqu’il n’y a pas sur toute la Savoie une manière unique ou uniforme de les parler.

Cette représentation qui est celle de l’immense majorité des patoisants, semble accréditer l’opinion de Gaston Tuaillon pour qui le « francoprovençal » n’existait pas ; n’existaient que des patois de villages.

Mais inversement, si nous prenons du recul et considérons l’ensemble de ces patois parlés dans chaque village de Savoie, nous constatons certes des différences, mais aussi des points communs et beaucoup plus de points communs que de divergences.

Il n’est donc pas illégitime de les regrouper sous une appellation commune et unique : « le francoprovençal » et de reconnaître ainsi une langue originale : « la langue francoprovençale ».

Mais il y a un paradoxe. Ce « francoprovençal » général, n’est pas une langue parlée en tant que telle. On ne parle que nos patois. Elle n’est qu’une convention abstraite, une exigence rationnelle conforme à notre volonté de nomination et de généralisation, mais n’existe pas dans la réalité.

Notre langue comporte donc une indétermination entre les patois de villages réels et la langue unique conventionnelle. Cette vacillation entre le réel et l’abstrait, le particulier et le général, l’individuel et l’universel, fait sa force et sa faiblesse, mais c’est son originalité et son identité.

Cette indétermination liée à l’essence de la langue, il n’est pas question de la minimiser, encore moins de la nier. Au contraire, il nous faut la maintenir et l’affirmer. Si elle n’existait plus, notre langue n’existerait plus non plus.

En conséquence, nous pouvons affirmer que cette indétermination exclut :

– Toute appellation particulière de notre langue. Notre langue n’est pas la « langue savoyarde », ni la bressane, ni l’albanaise et encore moins l’arpitane.

– Toute tentative de réduire notre langue à un seul patois pris comme modèle unique. La langue ne se réduit pas au patois de l’Albanais, de Thônes, ni d’Habère-Lullin.

– Toute appellation qui ne désignerait pas l’ensemble des patois, sans en privilégier un seul.

Notre langue ne peut être désignée que par un terme « géolinguistique » qui évoque uniquement l’aire à la fois géographique et linguistique sur laquelle l’ensemble de nos patois est parlé, l’aire d’une « langue entre deux langues », le français et le provençal, c’est à dire, « le francoprovençal ».

C’est le génie de Graziado Isaia Ascoli d’avoir compris, en 1873, que notre langue ne pouvait pas s’appeler du nom d’un seul de ses patois, ni par le nom d’une seule partie de son territoire, mais ne devait être désignée que par la totalité de l’espace qui la distingue de ses deux langues voisines.

En effet, « le  francoprovençal » est bien situé entre le français et le provençal, tant sur un plan géographique, puisqu’en France il correspond à peu près à la Région Auvergne-Rhône-Alpes, que sur un plan linguistique, puisqu’il comporte des caractères de ces deux langues, sans s’identifier à aucune d’elles.

Cependant, rien n’est moins « francoprovençal » que le « francoprovençal » d’Ascoli. Ce « francoprovençal » abstrait ne peut se suffire à lui-même puisqu’en réalité il n’existe pas. Il doit nécessairement être associé aux patois réellement parlés. Mais sans lui, notre langue ne serait pas une langue. Elle ne serait qu’un éparpillement de patois sans unité. Ainsi, il nous faut tenir les deux extrêmes de cette réalité complexe qu’est notre langue, à la fois une et multiple.

On voit combien sont sans fondement les velléités de certains à vouloir substituer le terme d’« arpitan » au « francoprovençal ».

Sans fondement aussi est la tentative de donner à notre langue ces deux noms à la fois ou d’en donner trois, comme certains le préconisent ! Notre langue s’appellerait tantôt « francoprovençal », tantôt « arpitan », tantôt n’importe quoi !…

Notre nom est notre identité. Nous ne pouvons pas avoir deux ou trois noms différents sans perdre la tête. (Sauf dans les mariages où il y en a parfois deux, et encore, avec un trait d’union et, en principe, pour ne faire qu’un !… Et les divorces sont nombreux!…). Si on s’appelle Dupont on n’est pas Durant. Même dans Tintin, les deux Dupont ont chacun leur nom : Dupont et Dupond !

Alors, en défendant le «francoprovençal de Savoie qui n’existe pas », l’Institut de « la langue savoyarde qui n’existe pas non plus », est bien dans son rôle. Il défend le « francoprovençal » qui nous unit tous et à la fois les patois de villages dont il garantit la « conservation, la promotion et la diffusion ».

Extrait d’un exposé à la Salévienne

le samedi 25 février à Menthonnex-en-Bornes

Pierre Grasset

Amélie GEX, cette inconnue

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Amélie GEX, cette inconnue.

par Pierre Grasset

« Les poésies françaises d’Amélie Gex sont très loin de valoir ses poésies patoises dont elles n’ont en partage ni l’originalité, ni la fraîcheur… », déclare Henry Bordeaux dans sa préface au livre d’Amélie Gex : Vieilles gens et Vieilles choses(1), publié par l’imprimerie Ménard à Chambéry, en 1885.

Cette déclaration péremptoire du maître est probablement à l’origine de la méconnaissance des  Poésies françaises d’Amélie Gex et par conséquent, de la méconnaissance de leur auteur.

Sans doute victime de cet oracle négatif, Philippe Terreaux dans son livre : La Savoie jadis et naguère, se limite à déclarer que ces poésies françaises n’ont que « peu d’intérêt »,(2) et n’en dit plus un mot.

Comment ne pas s’étonner de ces avis si peu favorables, alors qu’en exergue du deuxième livre de poésies françaises d’Amélie Gex, intitulé : Feuilles mortes, et publié en 1894, l’imprimeur Ménard écrit : « Sous le simple titre de Poésies, Mlle Amélie Gex avait livré au public, en 1880, un volume de vers très apprécié dont plusieurs pièces avaient été couronnées ou mentionnées par les Académie de Chambéry, Annecy, Toulon, Bordeaux, etc. »(3)? 

En décembre 1879, Claude-Aimé Constantin, le grand philologue savoyard, écrit à Mademoiselle Gex, : « Je vous fais mes compliments sur votre délicieux volume des poésies françaises. Je lui désire le succès qu’il mérite. J’en enverrai un exemplaire à M. Durant, mari de Mme Henry Gréville, pour qu’il en rende compte dans le Journal (français) de Saint-Petersbourg… Vous avez fait là une chose unique en son genre… que la poésie… fasse trouver une voix qui chante à celui qui n’en a pas, c’est un nouveau champ qu’elle ouvre et découvre. »(4)

Edmond Thiaudière, félibre renommé, « appréciait surtout les poésies françaises d’Amélie Gex », dit François Vermale. Il écrivait à celle-ci, le 2 janvier 1880 : «  J’ai lu avec une sincère et vive admiration les très remarquables poésies que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer… Vos Petits sentiers sont une page exquise. Et combien de sublimes vers d’une inspiration profonde et hautaine renferment vos Cris dans l’ombre. Et vos rondeaux, votre villanelle, votre virelai, vos chansons, tout cela est à ravir … »(5)

Seul Henry Bordeaux fait la fine bouche devant les poésies françaises d’Amélie Gex. Elle « Imite ou elle s’apprête »(6), déclare-t-il. Certes, notre auteur savoyard s’inspire des grands auteurs qui l’ont précédé, mais son imitation n’est jamais servile, ni impersonnelle. De tous temps les écrivains se sont inspirés de prédécesseurs, sans que l’on ne crie au loup ! Nos grands auteurs classiques n’ont-ils pas trouvé dans les écrits des Anciens les sources de la Renaissance ?

Les poésies françaises de notre auteur savoyard sont aussi une renaissance. C’est en effet la première fois qu’Amélie Gex ose s’affirmer en tant qu’auteur et signer de son nom son livre Poésies qui comporte un grand nombre de nouveautés et mérite mieux que le mépris dont il est victime.

Il contient cent poèmes nouveaux groupés en cinq chapitres : Le poème de l’année, Cris dans l’ombre, Échos épars, Nouvelles paroles sur de vieux airs, En fermant le livre. L’ensemble constitue un ouvrage de 188 pages.

Puisqu’« être original, c’est être soi. », selon Paul Léautaud, cette brève étude essaiera de montrer que les Poésies françaises d’Amélie Gex, en révélant leur auteur dans sa « vérité », ne manquent ni de « fraîcheur », ni d’« originalité ».

I) Le chantre de la nature .

Henry Bordeaux reconnaît en des termes élégants que dans les poésies françaises d’Amélie Gex : «…on y découvre un sens délicat de la nature, cette mélancolie profonde des êtres accordés avec le sol qu’impressionnent les changements de temps ou de saison, comme si la nature jouait avec leurs nerfs comme un musicien avec les cordes de son violon. ».(7)

Nous pouvons apprécier la justesse de son éloge en lisant avec lui les «…quelques strophes claires et brillantes comme des gouttes de rosée sur la prairie »(8) de cette Chanson :

La savez-vous cette chanson

Qui voltige autour des buissons

Quand mai nous jette son sourire ?…

Moi qui sous le saule mouvant,

Amis, vais rêver bien souvent,

Je la sais mais ne puis la dire….

La musique de cette Chanson extraite du chapitre inaugural Le poème de l’année, « voltige » autour de nous et des buissons comme un « oiseau ». Les octosyllabes légers, dansants, grâce à leurs allitérations et à leurs échos sonores, regroupés par sizains souvent coupés 3-3, sur 3 rimes, donnent aux strophes une allure aérienne comme la chanson qui ne peut se dire.

De même, cette Villanelle est tout à fait charmante :

Voilà le temps où les vignes fleuries

D'âcres senteurs parfument les coteaux ;

Voilà le temps où le long des prairies,

Les faneurs vont promenant leurs râteaux.

Sur les pommiers la bavarde cigale,

A tous les vents récite une oraison ;

L'oiseau redit sa chanson joviale,

En juin, l'amour est encor de saison !

Ce premier couplet évoque les « parfums », le chant de la « bavarde cigale », la « chanson joviale » de « l’oiseau », le travail des « faneurs », parce que « l’amour est encor de saison ! ». Ses rythmes sont différents de ceux de la Chanson précédente. Les vers sont des décasyllabes groupés par 8, en couplets rythmés sur 3 rimes, avec une régularité des mètres qui correspond à la régularité du « temps » d’évolution des saisons.

Ces deux poésies écrites en français, comme bien d’autres : Janvier, Il neige, Allegro printanier, Chant d’avril, Fleur d’automne… sont pleines de vie, de « fraîcheur » et respectent parfaitement les règles de la versification, tout aussi bien que les poésies patoises !…

F. Grange, dans sa préface au livre de F. Vermale, intitulé, Amélie Gex, concède lui aussi que les poésies françaises de notre auteur savoyard : «… ont de l’intérêt et il suffit de citer quelques vers, tels que :

Lorsque mai s’est tressé sa couronne fleurie

Qu’au verger le soleil mûrit le bigarreau…

pour faire sentir la flamme de la bonne poésie qui courait dans ses yeux et dans son cœur… ».(9)

Mais, F. Grange, comme Henry Bordeaux, limitent tous deux leur « intérêt » à l’amour de la nature qui serait la seule « bonne poésie » des Poésies françaises d’Amélie Gex. Or, « la bonne poésie » qui court sous la plume de notre auteur, offre bien d’autres sources d’«intérêt ».

II) « Divulguer la vérité ».

Tout au long de son existence à la Chapelle Blanche, Amélie Gex a écrit parallèlement à ses poésies patoises, des poésies françaises qu’elle n’a jamais publiées. Lorsqu’elle est contrainte de s’installer à Chambéry, elle délaisse le pseudonyme de Dian de la Jeânne et ose publier des œuvres en français sous son nom, car elle estime que le temps est venu de « divulguer la vérité » qui a surgi en elle, suite aux bouleversements de son existence.

En effet, François Vermale nous apprend qu’en 1856, Amélie Gex a été fiancée à Ernest Eyraud, « garde-forestier », un jeune homme « simple et bon, comme elle », mais qui « mourut d’une maladie de cœur en 1857 ».(10) Amélie Gex avait 21 ans.

Nous ne savons pas pourquoi le docteur Gex accorda son « consentement », déclare Mme Landriani, une amie de la famille, lui qui avait – étrangement – refusé toutes les demandes en mariage adressées à sa fille sous prétexte qu’elle « n’avait pas de santé, qu’elle mourrait poitrinaire ».(11) Mais, selon François Vermale, nous savons qu’ elle « fut très affligée de cette mort, car elle aimait ce jeune homme et en était vraiment et ardemment aimée. C’est ce sentiment et la douleur de cette mort qui poussèrent Amélie à tenter les expériences spirites qui étaient alors à leurs premières révélations ».(12)

Pour tenter de conjurer la souffrance morale et affective de cette mort, la jeune fiancée « … avait trouvé dans ses pratiques spirites une sorte de réconfort surnaturel et… Comme elle excellait en tout, elle fut heureuse dans ses expériences et entretint avec l’âme de son fiancé et de sa mère à elle, une correspondance suivie et volumineuse… Ce furent ses exercices et ses chagrins qui provoquèrent cette maladie nerveuse – la danse de Saint-Guy – qui l’obligea à aller, à 22 ans aux bains de Divonne pour se soumettre au traitement de l’hydrothérapie dans un établissement dirigé par M. le docteur Vidard. »…(13) Ce docteur, ajoute-t-il : « découvrit en Amélie Gex un médium remarquable… (qui)…  avait une des meilleures têtes qu’il eût jamais rencontrées. ».(14)

Amélie Gex est devenue une spirite très douée ! Rien d’étonnant alors, qu’elle trouve dans ces pratiques spirites une réelle source d’inspiration, comme elle le confirme dans une lettre à son amie Adèle Marcillac : « …Je n’ai écrit et composé ces ouvrages et d’autres encore que sur l’ordre péremptoire et sans cesse répété de mes inspirateurs d’outre-tombe … Il faut te faire accepter d’abord, me disait-on, dans différents genres très opposés afin de convaincre mieux, lorsque tu devras divulguer la vérité…. C’est ainsi qu’à côté des poésies françaises, j’ai publié déjà plusieurs fascicules de chansons en dialecte savoyard… ».(15)

Sa principale source d’inspiration lui vient donc « d’outre-tombe » et c’est grâce à ses pratiques spirites que nous avons le bonheur de connaître les admirables poésies patoises et françaises de l’auteur. On ne le dit jamais assez. Au contraire, la plupart des commentateurs passent sous silence cette croyance très originale pour l’époque. Ils n’en parlent pas ou ne lui prêtent guère d’importance. Or, pour Amélie Gex, c’est une foi réelle en un au-delà religieux qui se substitue à l’autre, le catholique ou le chrétien. « Deux aux-delà » ne pouvant coexister, les commentateurs préfèrent sans doute passer sous silence celui qui les dérange !…

Mais, pendant toute son existence à Villard-Martin, ces pratiques spirites restent secrètes, intimes, ignorées du public qui ne les comprendrait pas. Amélie Gex doit d’abord se « faire accepter dans différents genres ». Aussi, ce n’est qu’en 1880, qu’elle révèle sa véritable source d’inspiration dans cet Avertissement écrit en exergue de son livre intitulé, Poésies : « Le livre est un ex-voto sur une tombe. L’auteur en résume toute l’histoire dans ces mots adressés à une âme toujours présente à sa pensée. Fiat voluntas tua ! Le 27 12 1877. ».

«  Un ex-voto » ! Cet ouvrage, Poésies, est donc un acte religieux, l’expression d’une dévotion à une divinité qui n’est autre que l’« âme » d’une personne dans « une tombe », une « âme toujours présente » à la pensée d’un auteur soumis à sa « voluntas ». Cette « âme» qui inspire le poète est son véritable objet d’adoration et l’expression latine en souligne le caractère de soumission religieuse.

Cette source d’inspiration est tout à fait unique et originale et réduit singulièrement la portée de la prétendue « imitation » condamnée par Henry Bordeaux.

On peut légitimement penser qu’Ernest Eyraud est un de ces « inspirateurs d’outre-tombe ». Il est certainement cette « âme toujours présente » à la pensée de l’auteur qui l’a poussé à renouveler sa poésie sur de « nouvelles paroles » et c’est sans doute par fidélité à cette « âme » qu’Amélie Gex est restée sa vie durant « Mademoiselle ».

Bien sûr ces pratiques spirites ne sont pas du goût de tout le monde, ce qui expliquerait le silence qui pèse sur cet aspect de l’inspiration de notre auteur. L’église catholique s’est farouchement opposée au spiritisme. En 1861, Amélie a 26 ans, l’évêque de Barcelonne, organise un autodafé public où sont brûlés 300 livres d’Allan Kardec, un des pères du spiritisme. En 1864, la Sacrée Congrégation de l’Index condamne en bloc tous les ouvrages spirites… Amélie Gex a 29 ans.

Mais, elle ne se laisse pas intimider, soutenue qu’elle est par des amies, par ses lectures et par quelques grands noms d’auteurs illustres. Elle admire Victor Hugo qui, comme l’on sait, était spirite et aimait parler à sa fille Léopoldine, décédée. En s’inspirant de Saint-Augustin, il affirmait : « Ceux que nous pleurons ne sont pas absents, ce sont les invisibles.».(16)Elle lit Alexandre Dumas, George Sand et tant d’autres, tous des pratiquants du spiritisme ou intéressés par lui. Amélie Gex qui s’est essayée à l’art de la photographie, a peut-être connu à Chambéry les œuvres nouvelles du photographe Edouard Buquet qui faisait le portrait d’une personne, avec l’esprit d’un être disparu !…

Nous voyons combien Amélie Gex était portée par ses dons et par son entourage dans cette démarche spirite et il est très surprenant que la critique n’ait pas tenu compte de l’« originalité » de son inspiration, pas plus que de son nouvel art poétique.

III) Un nouvel art poétique.

Car le livre, Poésies, inaugure un art poétique nouveau. En effet, poussée par cette « âme toujours présente à sa pensée » vers « différents genres », Amélie Gex se souvient qu’André Chénier avait proposé : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques ». Elle écrit à son tour : « De nouvelles paroles, sur des vieux airs ».

Pour ces « vieux airs », elle s’inspire d’une grande variété de poèmes hérités des siècles précédents : rondeaux, sonnets, villanelles, lais, virelais… Ils apportent un foisonnement de rythmes, de tons, de sonorités et s’unissent à « de nouvelles paroles », modernes, originales qui vont surprendre ses lecteurs et sans doute museler certains critiques habitués à des paroles moins fortes ou plus conventionnelles.

Ce nouvel art poétique exalte notre auteur. Il se peut qu’Amélie Gex ait caressé le rêve d’être l’inspiratrice d’une nouvelle poésie savoyarde – ou même française ! C’est en tout cas avec des poèmes écrits selon ces « nouveaux genres » qu’Amélie Gex rédige ses Poésies, qu’elle les publie en 1880 en  divulguant sa « vérité ».

IV) Des amours homosexuelles.(17)

Sa « vérité » ne consiste pas uniquement à révéler ses amours d’outre-tombe. Ses «  nouvelles paroles » expriment ses amours actuelles pour des personnes bien vivantes qu’elle chante sur tous les tons, sur toutes les rimes, sur tous les « genres », surtout le genre féminin, car ses amours sont de nature homosexuelle.

Ni F. Grange, ni Henry Bordeaux ne disent un mot de ces amours ! Tous deux sont muets comme des carpes ! En revanche, nous tenons à saluer le premier commentateur qui, contrairement à toute la tradition littéraire, ose évoquer cette homosexualité, il s’agit de M. Rémi Mogenet dont la thèse sur La littérature romantique de Savoie (18) confirme combien Amélie Gex fait preuve d’audace à son époque en réécrivant pour elle-même la carte du tendre.

En effet, en 1875, bien peu d’auteurs chantent l’amour entre femmes. L’homosexualité ne pouvait être célébrée ouvertement. Les vers d’Oscar Wilde n’avaient guère pénétré nos campagnes. Baudelaire avait écrit les Femmes damnées, mais cette homosexualité était honteuse et satanique.

Rien de tel chez Amélie Gex. Elle chante l’amour des femmes avec grâce et légèreté. Son amour pour d’autres femmes est un bonheur toujours joyeux et poétique. Il est simple et pur, sans honte, sans arrière pensée, sans aucune condamnation morale ou religieuse. Dans un élan spontané, l’auteur n’éprouve aucune culpabilité à aimer aussi naturellement que l’oiseau fait son nid ou chante sa chanson. Ses poésies sont des chants païens comme au « temps de l’antique jeunesse » dont rêvait Rimbaud dans Soleil et Chair.(19)

C’est donc une personne nouvelle, inconnue pour la plupart des gens, qui apparaît dans ses Poésies françaises. Ce n’est plus la froide « Mademoiselle » de la Chapelle Blanche, mais une amoureuse ardente, passionnée, non plus pour son fiancé, mais pour des femmes qu’elle aime.

Comment Amélie a-t-elle pu délaisser ce fiancé si aimé, pour aimer follement tant de femmes ? L’a-t-elle réellement délaissé ou bien a-t-elle pensé qu’elle ne le trahissait pas puisqu’elle n’aimait pas un autre homme ? Et si c’était précisément l’« âme » de ce fiancé qui lui avait donné « l’ordre péremptoire » d’aimer Rose ou Jeanne ou Madeleine ?…

Nous pourrions évoquer bien d’autres vaines hypothèses, car nous ne savons rien de ce qu’Amélie Gex a vécu dans la réalité. Nous ne savons pas si les femmes qu’elle évoque ont une réalité charnelle ou si elles ne sont que les représentations de son imagination. Peu importe pour nous, puisqu’elles sont poétiquement bien vivantes en ses Poésies.

Comme son inspiration lui vient « d’outre-tombe », ne peut-on se demander si ces amours « dictées » par d’autres, sont bien les siennes ? Pour nous qui pensons que les « ordres péremptoires » d’outre-tombe reçus par l’auteur ne sont que ses propres désirs inconscients ou non, nous estimons que ces amours homosexuelles sont bel et bien celles d’Amélie Gex et sont réellement vécues – au moins en imagination – dans ses Poésies.

Ainsi, les Poésies françaises d’Amélie Gex sont des poèmes beaucoup plus intimistes que ses poésies patoises et tout à fait originales. Elles n’évoquent plus seulement la vie des paysans, les luttes politiques ou les veillées dans les étables, mais renouvellent complètement les thèmes de son inspiration. Avec leurs « nouvelles paroles », les Poésies française nous révèlent la vie sentimentale de l’auteur, ses amours, ses souffrances, sa « vérité » personnelle que nous ne connaissions pas.

Un amour joyeux pour les femmes.

(Les poèmes évoqués ci-dessous sont présentés intégralement en annexe)

Amélie Gex chante avec passion son amour pour « Marie », « Jeanne », « Rosette », « Louise », « Denise », « Marinette la blondine », « Blanche ou Rosine »…

Ses chants d’amour sont joyeux, pleins de « fraîcheur », toujours liés à la nature dont ils empruntent les couleurs, les sons, les parfums. Sans jamais décrire concrètement, ils évoquent avec légèreté les sensations, les sentiments de l’auteur. Ils épousent les saisons, naissent avec le printemps fleuri, chantent avec les pinsons, évoquent des nids d’amour « comme celui des hirondelles » de cet :

Amour d’avril

Rosette, il nous faut y penser,

Les prés ont leur robes fleuries ;

Les pinsons vont emménager,

Rosette, il nous faut y songer.

Il s'agit, enfin, de loger

Notre amour et nos rêveries ;

…………………………. 

Avril est le temps bienheureux

Où la nature perd la tête…

………………………………

Faisons notre nid sous le toit

Comme celui des hirondelles

De même, les Jeunes Amours, célèbrent « Blanche ou Rosine », évoquées avec « la nymphe et l’ondine » :

Au temps de mes jeunes amours

Quand j'adorais Blanche ou Rosine,

J'allais faisant de longs discours

A l'hirondelle ma voisine ;

J'évoquais la nymphe et l'ondine ;

Aux étoiles j'avais recours,

Aux temps de mes jeunes amours…

Ce beau Rondeau à Rose  fait « babiller la pervenche » d’une manière charmante :

Rose le voulez-vous ?… Nous irons un dimanche

Au bois où l'aubépine a mis sa robe blanche

Apprendre des pinsons comment on fait son nid,

Comment deux jeunes cœurs qu'un même rêve unit

Peuvent trouver l'Éden sous l'abri d'une branche.

……………………………………………………

Nous ferons sur l'amour babiller la pervenche ;

Rose, la pâquerette a le droit d'être franche,

Nous lui demanderons, si le Ciel nous bénit…

Pour sourire à l'étang que le soir rembrunit,

Nous verrons dans l'azur la lune qui se penche,

Rose, le voulez-vous ?

Dans la Villanelle pour l’amour de Denise, le chant s’inspire encore de la nature avec laquelle il ne fait qu’un.

Si je pouvais en agir à ma guise,

Dans mes transports, m'aidant du chalumeau,

Toujours, toujours, je chanterais Denise !

J'irais cueillant les parfums de la brise,

Les pleurs du soir, les murmures de l'eau

Si je pouvais en agir à ma guise…

Puis, l’évocation prend un tour plus littéraire et l’amour devient la source d’une création artistique et poétique  :

Oui, sans frayeur que ma verve s'épuise,

Je rimerais villanelles et rondeaux

Si je pouvais en agir à ma guise.

Amours trahies.

L’amour n’est pas « toujours » parfait et le Dépit amoureux n’épargne pas notre amoureuse qui souhaite ardemment s’éloigner de l’ingrate et fuir dans le « désert », sans craindre même le « tigre », pourvu d’être « …loin d’elle » !

Je veux aller, confiant en mon aile,

Au pays d'or où s'en va l'hirondelle

Pour m'enivrer d'azur et de parfums ;

Je veux aller, oubliant nos toits bruns,

Au doux pays où la nuit étincelle !

……………………………………

Sous les palmier où s'endort la gazelle

Pour y rêver sans que rien me rappelle

Le souvenir de mes amours défunts ;

Des jours passés pour n'en revivre aucuns,

Dans le désert près du tigre, et...loin d'elle,

Je veux aller !…

Un tel voyage « au pays d’or » ne peut se faire qu’en imagination et lorsque l’amante a disparu ou a trahi, seule la résignation s’impose :

Mon pauvre cœur laisse dormir ta peine,

Ton grand amour, il le faut oublier !

A tous les vents, pourquoi le publier ?

Pourquoi le dire aux bois, à la fontaine ?

Pourquoi vouloir qu'au nom de Madeleine,

L'écho du val puisse encore s'éveiller ?

Mon pauvre cœur, laisse dormir ta peine,

Ton grand amour il le faut oublier !

C’est donc un amour véritable qu’éprouve Amélie Gex, avec toutes ses vicissitudes, ses « transports », mais aussi sa « peine » et, après « ses amours défunts », la résignation devient nécessaire.

L’amour et la mort.

Malgré le bonheur et les « transports », l’amoureuse sait que la mort est toujours présente et même les Jeunes amours s’achèvent sur ce couplet :

Las ! Le chemin que je parcours

Se couvre d'ombre et de bruine…

Adieu les grands yeux de velours !

Adieu la lèvre purpurine !

La mort est là qui tambourine…

Comme à ses coups nous restions sourds

Au temps de nos jeunes amours !…

Le dernier ver de ce Rondeau et identique au premier, selon la loi du genre. Cette perfection poétique renforce le sentiment que le temps épuise tous sentiments et que la vie tourne en rond.

Le sentiment de la mort achève encore le beau poème à Madeleine intitulé : Petits sentiers

Petit sentier qui va seulet

A travers les blés dans la plaine,

Est-ce pour tromper Madeleine

Ou pour allonger son trajet

Que tu t'égares sous le chêne,

Petit sentier qui va seulet ?…

…………………………….

Petit sentier qui va sous le cyprès,

Tu mènes chacun vers sa tombe…

Cette présence de la mort, à laquelle reste sourde la jeunesse, fait écho aux griefs religieux adressés au Ciel dans « Cris dans l’ombre ». Elle est une résonance poétique des interrogations métaphysiques qui confirme la grande unité entre la pensée philosophique de l’auteur et son œuvre poétique.

N’ayant plus rien à perdre, puisque tout est perdu, qu’il ne reste qu’un présent évanescent, Amélie prend un plaisir moqueur à brocarder le monde ecclésiastique en évoquant la Nonne pateline :

 Nonne pateline

Dont l'œil s'illumine,

Fervent

Quand moine rumine

Oraison latine

D'Avent…

Ce lai en vers de cinq syllabes alternés avec un vers de deux, groupés 5-5-2, sur deux rimes, une féminine plate et une masculine alternée, a un rythme très vif et léger. Les rimes « ine, ine, ent » imitent humoristiquement les sons de la cloche du couvent : « dine, dine, don ».

Elle s’amuse encore avec ce « Triolet » coquin :

Un baiser n'est point un larcin

Quand on est tout prêt à le rendre ;

Si le crime est dans le dessein,

Un baiser n'est point un larcin.

A confesse, un vieux capucin

A donc grand tort de le défendre,

Car un baiser n'est point un larcin

Quand on est tout prêt à le rendre.

Il comprend 8 vers de 8 syllabes formant une sorte de carré organisé sur deux rimes seulement, dans un quatrain à rimes embrassées et un deuxième à rimes alternées qui soulignent par leur variété la légèreté du propos.

Une même légèreté se retrouve dans ce « Rêve » que nous pouvons appeler le « Rêve de Jeanne » :

Avril est la saison des nids ;

Les bois bénis

Sont comme un temple ;

Jeanne, de la lune de miel

Tout sous le ciel

Donne l'exemple.

……………………………… 

Sois ma fauvette et je serai,

Bien pour de vraiment

Ton rouge-gorge ;

Nous bâtirons une maison

De fin gazon

Et de brins d'orge.

Ce Rêve évoque la nature comme un « temple » baudelairien, mais avec une tout autre tonalité : c’est celui de l’amour et du culte de la déesse Jeanne.

Il comprend 9 couplets, chacun rythmés 8-4-4, 8-4-4 qui prennent par ces rythmes une allure sautillante comme sautillent la « fauvette » et le « rouge-gorge » et nous entraînent dans une sorte d’irréalité « prêt de la lune » correspondant bien au rêve de l’auteur.

Un Chant Malais révèle un poème aux accents nouveaux et plus rares encore, car les vers sont des alexandrins.

De Mahel Malidha la noire chevelure

Est un souple manteau qui s'étend sur ses pieds ;

De Mahel Malidha c'est la sombre parure

Que roulent chaque jour, ses beaux doigts déliés.

Oh ! Si de ses cheveux j'avais la longue tresse

J'en banderais mon arc et j'irais fièrement,

Dans son antre attaquer la sauvage tigresse,

Sans peur de son rugissement !

Ce poème qui n’est qu’un exercice d’« Imitation » – de Baudelaire vraisemblablement – contient de fortes images que l’opposition du dernier vers de 8 syllabes accentue. Avec ses rythmes, ses évocations torrides, ce poème réussit à nous transporter dans une atmosphère exotique et lourde où l’amoureuse de « la sauvage tigresse » est prête à se :

« Damner en reniant Bouddha !… 

Pour un soupir de Malidha ! »…

Nous pouvons comprendre qu’Henry Bordeaux ne soit pas enthousiasmé par toutes ces « imitations », mais il n’a pas non plus apprécié la chanson, Le Matin, qui reçut le prix de l’Académie de Savoie et dont Charles Burdin parle en ces termes, le 16 mars 1877  : « Ci-inclus l’épreuve de ton joli, joli poème Le Matin que je suis fort heureux de publier… Mon ami Cousset m’a remis tous tes cahiers, il y a tout plein de choses délicieuses… Je suis enchanté de ce que j’ai lu. Il faut publier tout ça ! Il faut ! … Adieu chère cousine et confrère en Apollon ! ».(20)

Ces « cahiers » dont parle Charles Burdin, constitueront le livre Poésies, mais aussi ceux qui ne seront publiés qu’après la mort de leur auteur par l’imprimeur Ménard, en 1894 et correspondront pour l’essentiel à ses Feuilles Mortes, si « délicieuses » pour son cousin, mais si peu dignes d’intérêt pour H. Bordeaux.

Comment passer sous silence de tels poèmes ? Comment ne pas évoquer les pratiques spirites d’Amélie Gex, qui sont sa principale source de son inspiration ? Ne peut-on douter de la sincérité des « commentateurs muets » sur toutes ces choses et de la sincérité d’Henry Bordeaux, ainsi que le suggère, M. Rémi Mogenet : « On ne peut pas être sûr que ses réticences aient pour causes seulement celles qu’il donne. Les poèmes dans lesquels au-delà de la « mélancolie profonde » (Amélie Gex) exprime son désespoir et même son athéisme ont pu choquer le maître ; et ceux dans lesquels elle exprime son amour pour d’autres femmes aussi. »(21) Le jugement d’Henry Bordeaux n’aurait-il donc pas été dicté par des motifs bien éloignés de la pure poésie, mais bien plus proches de ses convictions religieuses ?

V) De l’anticléricalisme à l’athéisme.  

Les Poésies françaises d’Amélie Gex comportent en effet toutes les interrogations de l’auteur en matière religieuse et toutes ses révoltes. Elles constituent des documents uniques qui nous révèlent son évolution spirituelle tourmentée et éloignée des canons officiellement établis…

Henry Bordeaux ne passe pas sous silence la révolte religieuse de notre auteur, il l’évoque, mais c’est tout aussitôt pour la discréditer. Il compare Amélie Gex à Mme Akerman « qui déclarait ouvertement la guerre au ciel », mais pour lui, Amélie Gex n’est qu’« une Akerman de chef-lieu de canton. » (21)

L’anticléricalisme ou le Credo de Dian de la Jeanne.

Nous connaissions Amélie pour l’anticléricalisme que ses poésies patoises affichent constamment. Un anticléricalisme qui ferait suite au traumatisme dont Amélie a été victime de la part du curé de la Chapelle Blanche, lorsqu’elle était adolescente. François Vermale en parle en ces termes : « A la suite des grands romantiques, elle se créa une mystique déiste et humanitaire, alors que dans le même temps, la « vie désordonnée » du curé de la Chapelle Blanche l’éloignait des pratiques religieuses. »(22) Puis, il précise quelque peu : «Nous savons qu’Amélie Gex adolescente avait été éloignée des pratiques religieuses par un incident de sa vie à la Chapelle Blanche. »(23)

Que s’est-il passé entre ce curé et cette jeune adolescente ? Il se pourrait que les scandales révélés récemment sur les comportements de certains prêtres envers des enfants nous en donnent une idée, mais nous ne savons pas ce qui est arrivé. Le traumatisme a été assez violent cependant pour éloigner Amélie de toutes pratiques religieuses et faire proclamer plus tard à Dian de la Jeânne, un « Credo », dans lequel il affirme avec force son scepticisme vis à vis du clergé et de ses complices :

...Mais jamais, jamais n'arai fiance Mais jamais, jamais, je n'aurai confiance

A rlo portu de rôba a quoua A ces porteurs de robes à queue

Que vodront vâi n'tra pourra France Qui voudraient voir notre pauvre France

Tota bresola pe le foua…. Toute grillée par le feu.

...Mais jamais, jamais n'arai fiance Mais jamais, jamais j'aurai confiance

Dièn rlo croqua-Jésus goliards Dans ces Croque-Jésus gloutons

Que se faront seutâ la panse Qui se feraient sauter le ventre

Petou que d'espargnié noutro liards…. Plutôt que d'épargner nos liards…

Le scepticisme ou la « table rase des croyances ».

Ce « Credo » n’a pas jailli comme une simple réaction au traumatisme subi. Il est aussi le fruit d’une longue « éducation morale » que  l’auteur s’est imposée à elle-même et qui l’emmène bien au-delà d’un anticléricalisme réactionnel, ainsi qu’elle l’explique par lettre à son jeune protégé, M. de Rienzi :

« … vous semblez croire que la constance de ma foi spiritualiste n’est que le fruit des convictions religieuses de mon enfance. C’est justement là où est votre méprise, mon ami. Au contraire de ce qui arrive habituellement, j’ai commencé mon éducation morale par le scepticisme… il est de fait qu’à l’âge où le doute n’effleure même pas l’âme de l’enfant, moi je me sentais prise du besoin de nier ce que ma raison se refusait à comprendre. De là vient que plus tard je fus amenée à faire table rase des croyance acceptées par le plus grand nombre et qu’obéissant cependant à un besoin intérieur, je me promis de reconstruire pour moi seule, à l’aide de ma conscience et des notions de philosophie positive que je tâchais d’acquérir, une religion toute personnelle ne pouvant et ne devant servir qu’à moi… Vous jugerez par ce qui précède de l’éloignement que j’éprouve pour tout ce qui ressemble à un groupement religieux, quel que soit son idéal et son mode d’action.(24)

Ce n’est plus simplement la défiance vis à vis du clergé, mais aussi la mise en cause de la doctrine. Même la foi en Dieu n’est pas évoquée. Loin d’avoir des croyances conformes à la tradition et soumises à la religion dominante, Amélie Gex révèle une âme rétive qui nie tout ce qu’elle ne peut concevoir elle-même, ne se fiant qu’à sa « raison » et à sa propre « conscience ».

La tradition littéraire laisse planer un doute sur l’appartenance religieuse d’Amélie Gex. En cantonnant l’auteur principalement dans ses poésies patoises, elle la présente généralement comme une anticléricale qui aurait conservé envers et contre tout une foi inébranlable en Dieu… Or, les poésies françaises montrent que la réalité est tout autre.

« Une mystique déiste et humanitaire ».

Eloignée très tôt et définitivement de la religion catholique, ainsi que le confirme F. Vermale : « … déjà en 1861, Amélie Gex n’en était plus à l’orthodoxie catholique ; elle était déjà hétérodoxe. »,(25)Amélie Gex se crée pour elle-même, dès l’âge de 26 ans, une autre religion à sa convenance. De cette période, date une Prière, dont voici quelques extraits :

« Mon Dieu, mon âme s’élève vers vous comme son principe. Mon cœur vous cherche comme le seul bien véritable qui puisse apaiser l’ardent besoin d’aimer qu’il éprouve… O mon Dieu, ayez pitié de votre créature… Attirez-moi vers vous, Seigneur, découvrez-vous à moi, mon Père, faites que celle qui pleure et qui souffre soit guérie et consolée… Ce que je vous demande surtout, c’est l’humilité… ne permettez pas que mon espérance soit trompée. »(27)

Avec de tels accents venus du cœur , à la manière de J.J. Rouseau, Amélie Gex se consolait elle-même, pour un temps. Pour un temps seulement, car bien vite elle constate que trouver soi-même une religion nouvelle n’est pas chose facile, ainsi qu’elle l’écrit à son amie Mlle de Marcillac : «  …Vous avez cette haute sérénité que donne la foi et la conviction, et moi, mon Dieu, je cherche ? »(28)

« Que cherchait-elle ? Se demande François Vermale : « Cette religion spiritualiste et personnelle qu’elle confessera dans son admirable poème A une âme sincère.»(29)

A une âme sincère. 

A une âme sincère, est en réalité un poème de circonstance, comme nous l’indique François Vermale lui-même : « … M. de Rienzi fit confidence à Amélie Gex de ses doutes, du désarroi de ses croyances, du sombre pessimisme qui l’envahissait. Contre cette désespérance à la Musset, Amélie Gex voulut réagir et empêcher que son correspondant ne sombrât dans le matérialisme… pour sauver sa santé morale et physique, Amélie Gex composa ses deux poèmes A une âme sincère et Iboh qui ne sont que les échos des controverses qu’échangent les deux correspondants. »(30)

Dans ce poème qui semble faire un pendant au Credo de Dian de la Jeânne et dont François Descotes, membre de l’Académie de Savoie, estime qu’il a « l’audace et la doctrine vague et nébuleuse en apparence… »,(31) Amélie Gex commence par s’interroger sur le sens de la vie :

L'homme s'acharne en vain sur ce problème étrange :

Suis-je un esprit déchu ? Suis-je l'aube d'un ange ?

La raison, comme la foi, sont impuissantes à résoudre ce « mystère profond » :

Rien n'éclaire ma foi, rien ne détruit mon doute…

Une constatation tragique s'impose et interroge inlassablement :

L'homme court vers la tombe en sortant de la nuit.

Mais, face à l’absurdité de ce destin, l’auteur a un sursaut de poète : la beauté de la nature lui paraît salvatrice :

Ah ! Ceux qui vont jetant dans un blasphème immense

Leurs doutes, leurs regrets, et leur désespérance

A la Divinité,

Ceux-là n'ont jamais vu sous les rameaux d'yeuse

Au bord des chemins creux, en s'éveillant joyeuse,

Rire la pâquerette au soleil de l'été….

Oui ! Ce que l'homme nie, une fleur le proclame…

Pourtant la lucidité oblige le poète à reconnaître que l’homme est un exilé sur terre, un « étranger » qui se différencie de toutes les autres créatures :

Seul, il veut que parfois à son souffle se mêle

Un peu de cet air pur qui vient de l'infini...

C'est qu'il est un passant sur ce globe, un banni ;

Il est un étranger ignorant de sa route…

Mais, se souvenant du spiritisme, l’auteur rassure le lecteur, puisque parmi les morts :

Combien vont retrouver, au fond de leurs cercueils,

Des ailes de colombe !

Nous pouvons donc compter sur l’amour de ceux qui s’en vont, car il est toujours vivant :

Hommes, les morts s'en vont, mais ne l'oubliez pas,

Tout leur amour vous reste !

Dans une envolée finale le poète s'exalte :

Non ! Non ! Par delà le tombeau

Rien ne se brise !

L'amour au ciel grandit plus beau,

Comme la lueur d'un flambeau

Que l'air attise…

Donc, aimons et séchons nos pleurs :

Malgré leurs voiles

Les cieux ont assez de lueurs

Pour guider le vol de nos cœurs

Vers les étoiles !

Une création poétique et humanitaire.

Nous ne savons pas si ce charmant poème restaura l’espérance dans l’âme de M. de Rienzi, et s’il fit « trouver une voix qui chante à celui qui n’en a pas », comme dit Aimé Constantin, mais il enthousiasma l’archevêque de Chambéry qui adressa une lettre vibrante d’admiration à son auteur. Il suscita aussi l’admiration de l’Académie de Savoie qui lui attribua un prix.

Pourtant, au delà de ses qualités poétiques et humanitaires, ce poème écrit en 1882, un an avant la mort de l’auteur, ne manque pas de nous interroger.

En effet, F. Vermale écrit : « Nous savons par un fragment de lettre à Mlle Marcillac, que pendant cette période qui va de 1860 à 1873, notre futur poète a perdu sa foi religieuse si voisine du catholicisme et dont sa Prière était une manifestation précise. ».(32

Si cette foi spiritualiste qui animait profondément Amélie Gex est perdue entre « 1860 à 1873 », le poème A une âme sincère, écrit en 1882, ne peut pas être une expression sincère de cette foi qui n’existe plus.

Depuis longtemps, en effet, l’auteur n’a plus la foi en « la Divinité » évoquée dans ces vers. Elle ne croit plus aux « vols de nos cœurs vers les étoiles » après le tombeau, ni aux « ailes de colombes » s’envolant des cercueils. Voir « Rire la pâquerette au soleil », ne la console plus. Son poème n’est donc pas l’expression de sa foi, mais uniquement un sursaut d’exaltation poétique pour tenter de sauver un ami.

Il prouve, s’il en était besoin, qu’Amélie Gex est dotée de cette sincérité artistique qui fait imaginer et éprouver les sentiments que le poète désire exprimer, mais qui n’ont de réalité que littéraire ou artistique. N’est-ce pas le propre de l’écrivain d’inventer des sentiments plus vrais que les vrais ? « L’art est un mensonge qui dit toujours la vérité », dit J. Cocteau. Ce qui n’empêche pas Amélie Gex de crier sa révolte.

« Cris dans l’ombre ».

Depuis 1875 en effet, ses « Cris dans l’ombre » remplissent son existence et le deuxième chapitre de ses Poésies. Ce n’est plus simplement l’Église, le clergé, les prêtres qui sont les objets de ses attaques, mais, les « Cieux » eux-mêmes, les « Cieux vides » avec le silence désespérant d’un Dieu « insensible » à toutes les prières.

 Dans le long poème A madame J.S.D. qui porte en sous-titre : De profundis clamivi ad te, l’auteur apostrophe le « Seigneur » :

Qui donc es-tu, Seigneur, puisque rien ne te touche !

Créateur oublieux, ou bien maître farouche…

Protecteur impuissant ?…

Elle crie son indignation :

Comment peux-tu rester au fond des cieux tranquilles, 

Insensible à l'amour, impassible à nos deuils ?

Seigneur, comment peux-tu laisser nos pieds fragiles,

Sans cesse se heurter à tes sombres écueils ?

Elle s’insurge contre l’injustice d’un Dieu qui soutient dans sa « vaste pensée » les tigres, les vipères, les vautours :

Mais l'homme… l'homme seul dans tes bras tu l'enserres,

L'homme tu le poursuis ! L'homme tu le lacères !…

Tu n'en fais qu'un lambeau !

Il prie… - et tout est sourd. Il pleure… - et rien ne vibre.

Il marche vers la mort en croyant être libre…

Le doute le retient sur le seuil du tombeau !

Persuadée que la vie n’est qu’une duperie où l’individu « croyant être libre » ne fait que marcher « vers la mort », scandalisée par la fin absurde de l’existence, déçue, découragée, lasse de lutter, l’auteur envie les morts dans leur tombe :

Comme les morts sont bien, couchés sous l’herbe grasse…(33)

« A la dérive »

Après 1875, donc bien avant A une âme sincère, Amélie Gex ne s’adresse même plus à Dieu. Il n’existe plus. Le ciel est noir, « dans l’ombre ». Il n’y a plus de guide pour orienter la vie. Elle ne « cherche » plus. Il n’y a plus de sens. En fermant le livre, elle se trouve totalement :

A la dériv

J'ai vu s'enfuir ma riante jeunesse

Comme un parfum s'envole d'une fleur !…

Rien envers moi n'a tenu sa promesse !

J'ai tant de fois savouré ma tristesse

Que je n'ai plus un autre amour au cœur !…

J'ai vu tomber ma couronne de fête ;

J'ai vu mon ciel pour toujours s'assombrir ;

Sous l'ouragan j'ai tant courbé la tête

Que je voudrais ne plus me souvenir !

Comme un débris qu'un vent d'orage emporte,

Vers l'inconnu je vais sans me lasser ;

Joie ou douleur, désormais que m'importe !…

J'ai tant pleuré mon espérance morte,

Que je n'ai plus une larme à verser !…(34)

Après un parcours spirituel complexe et sinueux, après des luttes et des quêtes incessantes, l’auteur parvient à la fin de sa vie à une sorte de nihilisme, où plus aucune croyance, ni aucune espérance ne la rassurent. Amélie Gex meurt sans un Dieu et sans espoir puisque pour elle  :

  « …………………… l'espérance humaine,

Hélas ! Nous le savons, n'a pas de lendemain. »(35) 

On mesure la grande différence entre les poésies françaises d’Amélie Gex et ses poésies patoises. Celles-ci évoquaient la vie paysanne à laquelle l’auteur était mêlé certes, mais qui restait pour une bonne part extérieure à elle. Elles évoquaient les rituels religieux des paysans, sans indiquer toutefois que leur auteur partageait la même croyance. Tout en participant à la vie paysanne, Amélie Gex était en grande partie spectatrice des événements qu’elle décrivait.

Rien de pareil dans ses poésies françaises qui l’impliquent complètement. En fermant le livre sur son « espérance morte », Amélie Gex est emportée, sans boussole, sans horizon, « comme un débris » par « un vent d’orage, vers l’inconnu ».

Comment ne pas penser au Chant d’automne de Verlaine :

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte,

De-ci de-là,

Pareil à la

Feuille morte

Feuilles mortes est le titre du recueil posthume d’Amélie Gex, publié par Ménard en 1894. Ce titre n’a pas été choisi par elle, mais par l’imprimeur Ménard, qui rassembla après la mort de l’auteur différents poèmes sous un seul titre exprimant la tonalité générale de l’ensemble… Feuilles mortes, encore une imitation direz-vous ? Inspiration plutôt et de Ménard !

CONCLUSION

Les poésies patoises nous avaient montré Amélie Gex anticléricale. La tradition littéraire nous laissait croire faussement qu’elle avait gardé sa foi en Dieu. Les Poésies françaises nous montrent que taraudée par le doute, indignée par le silence du Ciel, déçue par toutes les « promesses » non tenues, Amélie Gex est partie « A la dérive ».

Que reste-t-il de l’image d’Amélie Gex animée d’une foi inébranlable, selon la légende savamment entretenue ? Rien ! Il ne reste rien. Les Poésies françaises , maintenues « sous le boisseau », révèlent un abandon radical de toute foi religieuse dans un univers sans Dieu.

Que reste-t-il de la froide image de « Mademoiselle », éternelle célibataire de la Chapelle Blanche ? Il ne reste rien non plus. Elle s’est évanouie sous les transports amoureux, enflammés, chantants pour Madeleine, Suzon, Rose ou Rosette…

Bien sûr, Henry Bordeaux ne pouvait approuver les « orientations à la française » qui sont celles d’Amélie Gex dans dans ses Poésies. Bien que lui-même affirme sa foi en un Dieu de justice, il n’a pu s’empêcher – contre toute justice – d’écorner la vérité sur un auteur que par ailleurs il prétendait respecter. Comme il a beaucoup péché, il lui sera beaucoup pardonné… bien qu’il méritât amplement les enfers !

Les Poésies françaises d’Amélie Gex ne manquent donc ni de « fraîcheur » ni d’« originalité », puisqu’elles bouleversent l’image que nous avions de l’auteur des Contes et chansons populaires ou des Contio de la bova tout Le long de l’an. Elles renouvellent l’art poétique de l’auteur, ses thèmes, ses sources d’inspiration. Mais surtout, elles nous révèlent, bien plus que ses poésies patoises, l’auteur lui-même, la personne qu’était Amélie Gex et que nous ne connaissions pas. Nous découvrons une âme sensible, angoissée, livrée aux affres d’interrogations métaphysiques sans réponse de la part d’un Dieu sourd et muet, qui perd pied et toute espérance. Par la grâce de ses vers français, Amélie Gex devient pour nous une femme nouvelle, une grande amoureuse passionnée, passionnante, toujours vivante et ses Poésies sont les véritables « ailes de colombes » qui s’envolent au-delà du temps.

Pierre Grasset

Décembre 2016

 

 

NOTES

(1) Amélie Gex : Vieilles gens et vieilles choses, Laffitte Reprints, Marseille 1981 p : XXII

(2) Philippe Terreaux : La Savoie jadis et naguère, Centre d’Etudes Franco-italien, Ed Slatkine, 1990, p : 179.

(3) Amélie Gex : Feuilles mortes, imprimerie Ménard, 1894

(3) Gex Amélie : Feuilles mortes

(4) François Vermale : Amélie Gex, Librairie Dardel, Chambéry 1923, p : 157

(5) ibid p : 136

(6) Amélie Gex : Vieilles gens et vielles choses, préface p : XXII

(7) ibid p : XXII

(8) ibid p : XXIII

(9) François Vermale : Amélie Gex, préface P : XVII

(10) ibid p : 12

(11) ibid p : 12

(12) ibid p : 13

(13) ibid p : 13

(14) ibid p : 13

(15) ibid p : 37

(16) Victor Hugo : Discours sur la tombe d’Emilie de Putron, le 19 01 1865. Actes et Paroles pendant l’exil.

(17) Tous les poèmes cités sont intégralement reproduits en annexe.

(18) Rémi Mogenet, thèse : La littérature romantique de Savoie (1875 – 1916 )

(19) Rimbaud : Soleil et Chair, dans les Cahiers de Douai.

(20) F. Vermale : Amélie Gex, p : 39

(21) ibid préface p : XXIV

(22 ibid p : 11

(23) ibid p : 73

(24) ibid p : 77

(25) ibid p : 22

(26) ibid p : 78

(27) ibid p : 23-24

(28) ibid p : 31

(29) ibid p : 31

(30) ibid p : 82

(31) Mémoires de l’Académie de Savoie, IIIème série, Tome IX, 1883, p : 82 à93

(32) F. Vermale, p : 31

(33) Poème à Mme J.S.D : Cris dans l’Ombre, P : 51

(34) Amélie Gex : Cris dans l’ombre, p : 51

35) Cris dans l’ombre : L’espérance morte, p 33

 

ANNEXES

Chanson

La savez-vous cette chanson

Qui voltige autour des buissons

Quand mai vous jette son sourire ?…

Moi qui sous le saule mouvant ;

Ami, vais rêver bien souvent,

Je la sais mais ne peux la dire.

Elle a de si tendres accents

Qu'elle monte comme un encens,

A travers les feuilles du chêne ;

Quand elle passe dans les houx,

Elle a soupirs si lents, si doux

Qu'on croit ouïr une âme en peine…

Elle plane au-dessus des eaux

S'en va tourmentant les roseaux,

Pareille au frôlement d'une aile ;

L'écho, d'un ton qui fait pitié,

N'en dit jamais que la moitié,

Grâce à sa mémoire infidèle…

Mon cœur souvent la dit tout bas,

Mais, comme écho, ne saurait pas,

Ami, la dire tout entière,

Car il faut pour la répéter

Toutes les voix qui font chanter

Les nids, les bois et la rivière.

VILLANELLE

Voilà le temps où les vignes fleuries

D'âcres senteurs parfument les coteaux ;

Voilà le temps où le long des prairies,

Les faneurs vont promenant leurs râteaux.

Sur les pommiers la bavarde cigale,

A tous les vents récite une oraison ;

L'oiseau redit sa chanson joviale,

En juin, l'amour est encor de saison !

Un sylphe blond en secouant son aile,

Courbe en passant l'épi trop frêle encor ;

Le papillon dont la robe étincelle,

Va se bercer sur les beaux colza d'or.

Dans les sentiers la fleurette s'étale ;

Le lézard gris rêve dans le gazon ;

Des bois touffus un encens pur s'exhale,

En juin l'amour est encor de saison !

L'été rieur arrive les mains pleines ;

A son festin pour se rassasier,

Les oiselets boivent l'eau des fontaines

Et l'enfant grimpe au tronc du cerisier.

La terre livre, en mère libérale,

A tous ses fils sa riche floraison ;

Et Dieu bénit la douce pastorale !

En juin l'amour est encor de saison…

Jeanne buvons à la coupe remplie,

Buvons l'espoir, ce vin des amoureux ;

Le rire est bon, aimer n'est point folie,

Vidons nos cœurs du nectar généreux !

Plus tard viendra la froidure automnale,

Soleil fuira le seuil de la maison,

La vie est belle à l'aube matinale,

Jeanne, l'amour est encor de saison !

AMOURS D’AVRIL

 Rosette, il nous faut y songer,

Les prés ont leurs robes fleuries ;

Les pinsons vont emménager,

Rosette, il nous faut y songer.

Il s'agit, enfin, de loger

Notre amour et nos rêveries ;

Rosette, il nous faut y songer,

Les prés ont leurs robes fleuries.

Avril est le temps bienheureux

Où la nature perd la tête ;

Pour les fleurs et les amoureux,

Avril est le temps bienheureux.

Mon cœur, Rosette, est désireux

De prendre sa part de la fête,

Avril est le temps bienheureux

Où la nature perd la tête.

Faisons notre nid sous le toit

Comme celui des hirondelles ;

Dans ce Paris si grand, si froid,

Faisons notre nid sous le toit,

Puisque nos rêves ont le droit,

Rosette, de garder leurs ailes,

Faisons notre nid sous le toit

Comme celui des hirondelles.

En vérité, je te le dis,

Si petit que soit ce domaine,

Nous en ferons un paradis,

En vérité, je te le dis,

Et nos voisins tout ébaudis,

Iront criant au phénomène !

En vérité, je te le dis,

Si petit que soit ce domaine.

Point de lambris, point de satin ;

On peut s'aimer sans tant de choses !

Là nous n'aurons, c'est bien certain,

Point de lambris point de satin ;

Mais une chambre où, le matin,

Soleil sourit aux vitres closes…

Point de lambris, point de satin,

On peut s'aimer sans tant de choses !

Notre amour joyeux durera

Tant que celui de l'alouette ;

Pendant que le pré fleurira

Notre amour joyeux durera.

- Mais un jour l'hiver reviendra…

- N'y pensons point encor, Rosette ;

Notre amour joyeux durera

Tant que celui de l'alouette !

RONDEAU

Rose, le voulez-vous ? Nous irons un dimanche

Au bois où l'aubépine a mis sa robe blanche

Apprendre des pinsons comment on fait son nid,

 Comment deux jeunes cœurs qu'un rêve unit

Peuvent trouver l'Eden sous une branche.

La neige des pommiers succède à l'avalanche ;

Avril est de l'hiver la joyeuse revanche ;

Allons voir les grands prés que printemps rajeunit,

Rose, le voulez-vous ?

Nous ferons sur l'amour babiller la pervenche ;

Rose, la pâquerette a le droit d'être franche,

Nous lui demanderons si le Ciel nous bénit…

Pour sourire à l'étang que le soir rembrunit,

Nous verrons dans l'azur la lune qui se penche,

Rose, le voulez-vous ?

NONNE PATELINE

Nonne pateline

 Dont l'œil s'illumine,

Fervent

Quand moine rumine

Oraison latine

D'avent,

Sent dans sa poitrine

 Son cœur en sourdine, 

Mouvant.

Pour lors j'imagine,

Satan qui butine,

Souvent

Âme d'Ursuline,

Sur l'humble béguine

Levant,

Regard qui fascine,

Met Sainte Doctrine

Au vent !…

JEUNES AMOURS

 Au temps de mes jeunes amours

Quand j'adorais Blanche ou Rosine,

J'allais faisant de longs discours

A l'hirondelle ma voisine ;

J'évoquais la nymphe et l'ondine ;

Aux étoiles j'avais recours,

Aux temps de mes jeunes amours.

Je connaissais tous les détours

Et les sentiers de la colline ;

Je hantais les noirs carrefours

Que le soir la lune illumine ;

J'allais chantant sur la ravine

Les vieux tensons des troubadours,

Au temps de mes jeunes amours.

Pour procurer de frais atours

A Marinette la blondine,

A l'aube, j'allais tous les jours,

Dans les bois, chercher l'églantine ;

Mes doigts rencontraient une épine,

 Mais mon cœur souriait toujours

Au temps de mes jeunes amours.

O pleurs versés, chagrins trop courts,

Flamme dont l'âme se calcine,

Fantômes après qui je cours,

Que votre perte me chagrine !…
 Malgré moi, mon rêve s'obstine,

Parfois j'ai de soudains retours

Au temps de mes jeunes amours.

Las ! Le chemin que je parcours

Se couvre d'ombre et de bruine…

Adieu les grands yeux de velours !

Adieu la lèvre purpurine !

La mort est là qui tambourine…

Comme à ses coups nous restions sourds

Au temps de mes jeunes amours.

RÊVE

Veux-tu dans ma solitude

Nous mettre à nous adorer ? (V.II. Contemplations).

Avril est la saison des nids ; 

Les bois bénis

Sont comme un temple ;

Jeanne, de la lune de miel

Tout sous le ciel

Donne l'exemple.

 C'est le temps où dans chaque cœur,

Comme un vainqueur,

Amour se lève ;

Chère mignonne, si tu veux,

Faisons tous deux

Le même rêve.

Sois ma fauvette et je serai,

Bien pour de vrai,

Ton rouge-gorge ;

Nous bâtirons une maison

De fin gazon

Et de brins d'orge.

Pour être seuls et mieux songer,

Allons loger

Près de la nue,

A l'abri sous quelque rameau

Du vieil ormeau

De l'avenue.

Ses feuilles en se refermant,

Au nid charmant

Feront un voile,

Clair et léger pour que le soir

Nous puissions voir

Passer l'étoile.

Et de chez nous, chaque matin,

Dans le lointain,

Quand tout s'irise,

Nous verrons l'aube en manteau bleu

Blanchir un peu

La plaine grise.

Puis, descendant des cieux dorés,

Très-affairés

De petits anges

S'en viendront frapper aux volets

Des roitelets

Et des mésanges.

DÉPIT (Rondeau)

 Je veux aller, confiant en mon aile,

Au pays d'or où s'en va l'hirondelle

Pour m'enivrer d'azur et de parfums ;

Je veux aller, oubliant les toits bruns,

Au doux pays où la nuit étincelle.

Vers l'oasis où le simoun rebelle,

En se frayant quelque route nouvelle,

Seul fait vibrer les échos importuns,

Je veux aller !

Sous les palmiers où s'endort la gazelle

Pour y rêver sans que rien me rappelle

Le souvenir de mes amours défunts ;

Des jours passés pour n'en revivre aucuns,

Dans le désert, près du tigre, et… loin d'elle,

Je veux aller !…

CHANT MALAIS (Imitation)

 De Mahel-Malidha la noire chevelure

 Est un souple manteau qui s'étend sur ses pieds ;

 De Mahel-Malidha c'est la sombre parure

 Que roulent, chaque jours, ses beaux doigts déliés.

 Oh ! Si de ses cheveux j'avais la longue tresse

 J'en banderais mon arc et j'irais fièrement, 

 Dans son antre attaquer la sauvage tigresse,

 Sans peur de son rugissement !

 De Mahel-Malidha cette sombre parure

 A l'enivrant parfum du suave Baumier ;

 On croit voir la liane en la forêt obscure

 En flexibles rameaux, tomber du bananier ;

 Son œil de la panthère a la douceur féline,

 On ne voudrait mourir que d'un de ses regards :

 Elle aspire le vent par sa souple narine

 Comme font les fiers léopards. 

 Son œil de la panthère a la douceur féline ;

 Ses lèvres du corail ont la chaude rougeur ;

 Son sein rend plus ardents les rêves du Bramine ;

 Sa taille a du palmier la grâce et la rondeur,

 Pour sentir sur mon front son haleine de braise

 Je voudrais me damner en reniant Bouddha !

 Je donnerais mon kriss et ma lance malaise

 Pour un soupir de Malidha ! 

PETITS SENTIERS

 Petits sentiers sur le galet

 Qui va du village à l'école,

 Combien de fois dans ta rigole

 Un gamin, jouant au palet,

 N'a-t-il pas fait la cabriole,

 Petit sentier sur le galet ?

 Petit sentier vert et fleuri,

 Bordé de blanches paquerettes,

 A voir tes allures discrètes,

 Tu dois être le favori

 Des juvéniles amourettes,

 Petit sentier vert et fleuri !…

 Petit sentier qui va seulet

 A travers les blés dans la plaine,

 Est-ce pour tromper Madeleine

 Ou pour allonger son trajet

 Que tu t'égares sous le chêne,

 Petit sentier qui va seulet ?

 Petit sentier si ténébreux,

 Quand le bois met sa robe brune,

 Vois-tu, le soir, rire la lune

 Sur le front des blonds amoureux

 Quand l'ombre laisse une lacune,

 Petit sentier si ténébreux ?…

 Petit sentier triste et désert,

 La saison des fleurs est passée ;

 Sous la feuille jaune et froissée

 Chaque pas d'amoureux se perd…

 L'herbe transie est verglacée

 Petit sentier triste et désert.

 Petit sentier sous le cyprès,

 Tu mènes chacun vers sa tombe…

 Sur tes bords tous les jours retombe,

 Sans plus se relever jamais,

 L'homme ou l'enfant, aigle ou colombe,

 Petit sentier sous le cyprès !...

CRIS DANS L’ OMBRE

Comment peux-tu rester au fond des cieux tranquilles, 

Insensible à l'amour, impassible à nos deuils ?

Seigneur, comment peux-tu laisser nos pieds fragiles,

Sans cesse se heurter à tes sombres écueils ?

Faudra-t-il qu'à jamais tant de larmes stériles

En tombant de nos yeux, ne lavent que nos seuils ?

Est-ce pour engloutir nos espoirs juvéniles

Qu'auprès de nos berceaux tu creuses nos cercueils ?

N'es-tu que le destin silencieux et morne ?

Et le mal, serait-il l'inexorable borne

Contre qui lutte, en vain, ton effort impuissant ?

Ou peut-être, oublieux de ton informe ouvrage,

Le laisses-tu sombrer de naufrage en naufrage,

Comme font les marins d'un poids embarrassant ?

A Mme J.S.D

De profundi clamavi ad te !

Quelques-uns nous ont dit : - « L'espérance est atroce !

« Votre Dieu n'est qu'un leurre ou qu'un bourreau féroce ;

 « Et paria de l'azur,  

«  L'homme va, cherche, appelle, interroge, retombe,

«  Ignorant et lassé sur le bord de la tombe

«  Sans que rien ne s'émeuve au fond du ciel obscur !…

«  Il aime, il croit, il prie !… Amour de toi, - chimère !

«  Mots qui faites verser tant de larmes amères

 « Qui donc vous a trouvés ?  

 «  Quelles âmes, quels cœurs, de l'idéal avides,

«  Ont créé ces hochets tout dorés et tout vides,

«  Rêves toujours conçus et jamais achevés ?

«  Dans les champs radieux où l'on dit que Dieu règne,

«  Que d'amours le cherchant, que sans cesse il dédaigne,

«Trouvent les cieux fermés !

«  Que de sanglots perdus ! Que de cris ! Que de plaintes !

«  Que de vœux ! Que d'élans et de prières saintes

« Le doute a comprimés ! » 

 «  C'est vrai, mon Dieu, c'est vrai...   

A LA DERIVE

J'ai vu s'enfuir ma riante jeunesse

Comme un parfum s'envole d'une fleur !…

Rien envers moi n'a tenu sa promesse !

J'ai tant de fois savouré ma tristesse

Que je n'ai plus un autre amour au coeur !…

J'ai vu tomber ma couronne de fête ;

J'ai vu mon ciel pour toujours s'assombrir ;

Sous l'ouragan j'ai tant courbé la tête

Que je voudrais ne plus me souvenir !

Comme un débris qu'un vent d'orage emporte,

Vers l'inconnu je vais sans me lasser ;

Joie ou douleur, désormais que m'importe !…

J'ai tant pleuré mon espérance morte,

Que je n'ai plus une larme à verser !

Amélie Gex

« Mademoiselle », comme on appelle Amélie GEX à la Chapelle Blanche, a le visage fermé. Ses beaux yeux si doux semblent éteints, ses traits habituellement empreints de bonté sont tirés et durs. Aujourd’hui, en ce printemps 1875, « Mademoiselle » quitte sa propriété de Villard-Martin, en grande partie vendue pour une bouchée de pain. Celle de Villard-Léger a été vendue le mois dernier sans parvenir à combler toutes les dettes du docteur Gex et, sans fortune, presque sans le sou, « Mademoiselle », part définitivement avec son amie Annette, pour Chambéry, rue de la Trésorerie.

Elle a tort de s’attrister, car à Chambéry elle va découvrir une autre vie et révéler aux yeux de tous, ses grands talents d’écrivain. Mais elle ne le sait pas encore.

Rue de la Trésorerie, la maison est triste, insalubre, trop chère. Un déménagement pour un appartement rue de la gare s’impose. Mais sans argent, c’est toujours le trou noir, jusqu’au jour où son cousin Charles Burdin, ami de l’imprimeur Ménard, lui propose d’écrire dans le journal du Père André.

Pour Amélie, c‘est enfin la possibilité de gagner sa vie et puis, le Père André, journal républicain, lui convient parfaitement, car elle aurait gardé sa foi en Dieu, mais a depuis longtemps envoyé par dessus l’épaule la foi en l’Eglise. Outrée par le comportement scandaleux du curé de la Chapelle Blanche, outrée par les abus du clergé toujours acoquiné avec le pouvoir qu’elle dénonce, elle ne pratique plus sa religion, défend le petit peuple, veut instruire les paysans, soutenir la vie des femmes et le journal lui offre une tribune exceptionnelle.

Mais, comment écrire ? Les encouragements de Mme Marcillac la stimulent, mais ne suffisent pas. Elle souffre le diable ! Ses rhumatismes la torturent. Tenir sa plume est un supplice. Jamais elle ne pourra réussir. Pourtant, il faut vivre et elle a grande envie de vivre ! A la Chapelle Blanche elle avait écrit quelques poèmes, « avec (son) coeur et un peu de lecture », mais aujourd’hui, il faut écrire pour le journal et en français, puisqu’ « on est français jusqu’au cou !». Elle va faire ce qu’elle sait faire : des poèmes. Ils feront chanter le Père André et, espère-t-elle, chanter l’« émo » des Savoyards.

Comme les temps sont à la politique, son premier poème est : L’opinion de Jean sur les élections, pour dire leur fait aux hommes politiques truqueurs, menteurs qui profitent des petits et des humbles. En voici quelques extraits :

Le pêinsé de Dian chu le-s-élechon

Air : Allobroge vaillant

Dêpoué voui zord d'ai rechu pe la pôsta 


D' què fâr'on moué de lettre et de zornaux. 


D'êin ai rechu mé que Monchu de Costa 


Mê que le pape et tô so cardinaux. 


U-s-abit blanc, u portu de blouse 


Tô çlo papié font tant de compliméint, 


Tant de-s-histuére et diont si belle chouse 


Que plus de ion (bis) le comprêind pas lamint. 


 Refrain 


Mâgré voutro discor et mâgré voutro prôno, 


Incroâ de Savoué, 


Et vo, nôble-s-avoué, 

Le râi n'ira p'onco s'achètâ su son trôno 


Si lu faut ma voué, rien que ma voué ! 


Noutra Sasson n'âme pas le-s-affiche 


De lo marquis que m'appélont : « Monchu ». 


- De çlo deniâ, quoui payera le miche ? 


Dian, sara tê ; te pou comptâ dechu.

Y a bin longtêimps qu'i ramelon sêin cessa 


Qu'i no baront plu d'bouro que de pan ; 


Mais, va tié leû, comptêint chu leu promessa, 


Avant d'êintrâ (bis) t'faré sovêint : pan ! Pan !… 


 Refrain 


Mâgré voutro discor… 


-Vouâ, t'â râison, Sasson, la Républica 


N'a pas besuin, com' on râi, de valet, 


Et chur, tié li, pe porta 'na supplica, 


Lo païsan êintreront preu solet. 


Léchon lo grou fâre leu reverance 


Pe quinze jor, i no font bon séinblant, 


I l'ont tot l'an pe se conflâ la panse. 


Faut trop de brin (bis) p'ingréché lo bou blanc ! 
Depuis huit jours j'ai reçu par la poste

De quoi faire un tas de lettres et de jounaux.

J'en ai reçu plus que Monsieur de Costa,

Plus que le pape et tous ses cardinaux.

Aux habits blancs, aux porteurs de blouses

Tous ces papiers font tant de compliments,

Tant d'histoires, disent tant de belles choses

Que plus d'un (bis) ne les comprend pas seulement.

 Refrain

Malgré vos discours et malgré vos prônes,

 Curés de Savoie,

 Et vous, nobles aussi,

Le roi n'ira pas encore s'asseoir sur son trône

S'il ne lui faut que ma voix, rien que ma voix.

Notre Françoise n'aime pas les affiches

De ces marquis qui m'appellent : « Monsieur ».

- De ces dîners, qui payera les miches ?

Jean, ce sera toi, tu peux compter dessus.

Il y a bien longtemps qu'ils rabâchent sans cesse

Qu'ils nous donneront plus de beurre que de pain ;

Mais, va chez eux, comptant sur leur promesse,

Avant d'entrer (bis) tu feras souvent : pan ! Pan !...

 Refrain

Malgré vos discours...

- Oui, tu as raison, Françoise, la République

N'a pas besoin, comme un roi, de valets,

Et sûr ; chez elle, pour porter une supplique,

Les paysans entreront assez seuls.

Laissons les puissants faire révérence

Pour quinze jours, ils nous font bons semblants,

Ils ont toute l'année pour se gonfler le ventre.

Il faut trop de son (bis) pour engraisser les bœufs blancs !

D’autres poèmes agrémenteront les pages du Père André : La chanson des deux poulets célèbre le triomphe de la République, La complainte  du conscrit, pleure avec le soldat qui prend « pour cinq ans de gamelle » et attend impatiemment la paix. Tous deux, ainsi que les suivants,

sont signés par Dian de la Jeânne, car la signature d’une femme ne ferait pas sérieux.

Tous les poèmes ont un grand succès. Amélie est heureuse. Elle chante et maintenant que la réussite se confirme, elle prévoit pour l’année 1878, une série de poèmes tout Au long de l’an. Ses douleurs sont toujours présentes, mais presque dominées par l’ardeur de la création littéraire et lorsque qu’en 1879, l’imprimeur Ménard lui propose la direction du journal le Père André, elle l’accepte avec grand plaisir.

Elle a la responsabilité de la direction et de la rédaction entière du journal. Amélie est aux anges. La charge de travail la distrait de ses douleurs. Elle va pouvoir s’adresser comme elle le souhaite à « ses paysans », les soutenir et surtout les instruire. Elle veut enseigner des méthodes de culture, promouvoir des rapports directs entre producteurs et consommateurs, dénoncer l’exploitation des paysans par des marchands sans scrupule, instruire les femmes de leurs droits, leur enseigner des règles d’hygiène, d’économie domestique de tenue de maison. Il y a tant à faire et à dire !…

Le journal est rénové, publié dans un format différent, plus grand. Chaque numéro comporte : Un bulletin politique, un article d’enseignement sur l’agriculture, des « conseils à la fermière », un « petit code législatif du paysan », des offres de demandes agricoles, une chanson ou une fable en patois inédite de Dian de la Jeânne.

Durant toute l’année 1879 le Père André s’adresse ainsi au monde paysan pour le plus grand plaisir de sa directrice. Mais un soir de février 1880, Amélie reçoit la visite de son cousin Charles Burdin, flanqué de l’imprimeur Ménard. Ils se sont réparti les rôles. L’air grave et avec hésitations, Charles s’adresse à elle :

– Tu sais Amélie, les temps ont changé, les élections approchent, il nous faut un vrai politique à la tête du journal… 

Amélie a compris. Elle sait que son rôle à la tête du journal est terminé. Brusquement, un grand vide s’ouvre devant elle comme un précipice.

Ménard prend à son tour la parole.

– Nous aurons toujours besoin de toi, ma chère Amélie. Je vais créer un Almanach du Père André. Ce sera une petite brochure, pas chère, qui donnera « des renseignements utiles aux paysans et aux ouvriers » et dans laquelle Dian de la Jeânne pourra publier ses chansons. Et puis, dans l’Indicateur savoisien, pourront prendre place les contes que tu as écrits : les Récits de ma rue et de mon village et bien d’autres...

Amélie est émue. Tant de sollicitude la console de son échec avec le Père André. Aussitôt elle s’enflamme. Elle a tant à raconter. Si ses doigts qui la torturent le lui permettent, elle sait déjà ce qu’elle publiera dans l’Indicateur : des Récits étranges. Des vies antérieures ou récits spirites. Elle créera une nouvelle série : Histoire de ma rue et de mon village, avec des contes nouveaux : Jean de la Noce, Histoire de Roupioupiou la Sardagne, Histoire d’un tambour et d’un cheval de bois...

Mais ces contes ne paraîtront jamais. Un pèlerinage à Myans, change son programme. Révoltée par le spectacle qui est offert aux pèlerins, il faut qu’elle crie son indignation contre l’Église, hiérarchisée, insensible dans sa puissance, éloignée des préoccupations des pauvres. Elle écrit une élégie en prose : Notre-Dame de Septembre à Myans : « Ah ! s‘écrie-t-elle, à Myans l’antique sanctuaire savoisien… Tout était fait pour étonner et frapper l’esprit de ces paysans … Partout de l’encens, des lumières, de la musique, mais rien qui fut vrai, humain, évangélique… Eh ! Quoi prêtres, est-ce là ce que nous vous demandons ? Est-ce là ce qu’il faut à ces cœurs avides d’amour, à ces esprits confiants… ? »

Mais si elle réprouve les pratiques ecclésiastiques, elle croit en l’Evangile, aux paroles de charité et le Credo de Dian de la Jeânne affirme cet amour indéfectible pour les pauvres, sa confiance en un Dieu de miséricorde, tout en condamnant les « amateurs d’eleison » et les « croque-Jésus gloutons ». Aussi fait-elle paraître un long poème intitulé : A une âme sincère, qui affirme avec force et sensibilité sa confiance en Dieu et en la vie éternelle.  

Son poème n’émeut guère ses proches plus éloignés qu’elle de la religion, mais touche si profondément la population des croyants, qu’Amélie Gex reçoit comme un paradoxe, une lettre enthousiaste de l’archevêque de Chambéry. A une âme sincère, est couronné par l’Académie de Savoie et un premier prix de 400 francs est attribué à son auteur.

Auparavant et non sans humour, Amélie Gex avait adressé au docteur Guilland, « ancien président de l’Académie de Savoie » et nommé bibliothécaire de cette Académie, un poème intitulé : Les Autrefois, dont voici quelques extraits :

A MONCHU LE DOCTEUR GUILLAND

anchin président de l’Académie de Savoé.

Le-s-aûtrefâis, conte ma mâre, 


Quand elle a bio de vin borrû, 


N'y avâit pas tant de savâi fâre ! 


Lo garçons n'étont pas si drus… 


L'feille savont pas tant d'affâre… 

On viviève à la bonne fâi, 


Le-s-aûtrefâis ! 


Le-s-aûtrefâis, tié noutro maîtres, 


Quand y étâit 'na bona saison, 


Portu d'habits, portu de guétres, 


Tô danchévont pe trolliéson : 


Séin jalosie de chô bien-étre, 


Çacon partadiève so drâits 


Le-s-aûtrefâis ! 


…………………………………… 


Le-s-aûtrefâis, le zuéne feille 


Portâvon beguenn'élardia, 


Çeaûsse bien treya chu le greille, 


Motiu de lânna tot frandia. 


L'aront pas voliu rle manteille 


Que vo-s-étes fières d'avai, 


Le-s-aûtrefâis !… 


Le-s-aûtrefâis, quand on blondâve, 


On ne se catiève de nion : 


Feille et garçons, tot cé modâve 


Colli d'âlogne ou de guéfions ; 


A l'éimbrouni quand on tornâve,

Çacon s'éinfelâve tié sâi, 


Le-s-aûtrefâis !… 


Le-s-aûtrefâis !...quâi set d'y dire !

On le fara pâs reveni !...

A MONSIEUR LE DOCTEUR GUILLAND,

ancien président de l’Académie de Savoie.

Les autrefois, raconte ma mère

Quand elle a bu du vin bourru,

Il n'y avait pas tant de savoir-faire,

Les garçons n'étaient pas si drus…

Les filles ne savaient pas tant de choses...

On vivait à la bonne foi,

Les autrefois !

Les autrefois, chez nos maîtres,

Quand c'était une bonne saison,

Porteurs d'habits, porteurs de guêtres,

Dansaient pour les pressailles ;

Sans jalousie de ce bien-être,

Chacun partageait ses droits,

Les autrefois !…

…………………………………… 


Les autrefois, les jeunes filles

Portaient coiffe élargie,

Bas bien tirés sur les chevilles,

Mouchoir de laine tout frangés.

Elles n'auraient pas voulu ces mantilles

Que vous êtes fières d'avoir,

Les autrefois !...

Les autrefois, quand on faisait l'amour,

On ne se cachait de personne :

Filles et garçons, tout cela partait

Cueillir des noisettes ou des cerises ;

A la brune quand on revenait,

Chacun s'enfilait chez soi,

Les autrefois !…

Les autrefois !… A quoi sert de le dire !

On ne les fera pas revenir !...

 

L’hiver 1882-83 est glacial. Amélie supporte de moins en moins le froid. Ses rhumatismes la torturent. Elle ne quitte guère son fauteuil, ne peut presque plus tenir sa plume et elle tousse de plus en plus. Elle tousse, elle tousse, « n’y fait pas attention », mais au soir du 17 juin 1883, Amélie meurt dans les bras de son amie, Mme Landriani.

Son corps reposa pendant 15 ans dans le cimetière de Chambéry, puis, sa tombe disparut lors de l’agrandissement du cimetière. Son nom fut donné à une allée du parc de Lémenc. A Challes-les-Eaux, une rue porte son nom en souvenir d’elle. A la chapelle Blanche, une stèle est érigée en sa mémoire et le petit chemin qui mène à son ancienne propriété est joliment baptisé Le Chemin du Poète.

Mai 2016

Pierre Grasset

Panneaux bilingues

En avril 2015, l’Institut de la Langue Savoyarde a envoyé une lettre à tous les maires de Savoie et de Haute-Savoie pour les inviter à installer des panneaux bilingues français-francoprovençal aux entrées et aux sorties de leurs villes. Vous pouvez lire cette lettre ici. Certaines mairies s’étant montrées intéressées, de nouveaux panneaux bilingues devraient donc bientôt fleurir sur les routes de ces deux départements…

Le Francoprovençal n’est pas l’Arpitan

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Le Francoprovençal n’est pas l’Arpitan

par Pierre Grasset

Dans son préambule, La charte de coopération interrégionale et transfrontalière de développement de la langue francoprovençale[1] signale que le francoprovençal « peut aussi avoir d’autres dénominations : arpitan, bressan, patois, savoyard… ».

C’est, en effet, le constat de ce que l’on entend dans le langage quotidien qui va au plus pratique, mais qui a peu de valeur objective et encore moins scientifique. Ces termes ne sont pas des équivalents du francoprovençal. Le mot « patois » ne désigne pas le francoprovençal. Il désigne toutes les langues et aucune, puisqu’il y a partout des patois. Surtout, le francoprovençal n’est pas un patois, mais une langue ! Personne ne pense que le « savoyard » représente l’ensemble du francoprovençal ! C’est la même chose pour le « bressan » et pour l’« arpitan » qui ne désignait que le parler des montagnards du Val d’Aoste.

Cependant, sur internet, plusieurs articles présentent le francoprovençal comme un équivalent de l’« arpitan » !

Or, le francoprovençal n’est pas l’arpitan !

Choix du mot « arpitan »

Sur Wikipédia, l’article intitulé : « Le francoprovençal », annonce : « Le francoprovençal ou arpitan… ». L’article suivant signale que le mot « arpitan » aurait été choisi « pour sa ressemblance avec le nom de la seconde grande langue gallo-romane, l’occitan… »[2] « … arguant que le terme francoprovençal prête à confusion.»[3].

Ce choix n’est-il pas paradoxal ? Le mot arpitan serait sensé éviter des confusions, or, choisir ce mot parce qu’il ressemble à un autre, n’est-ce pas déjà favoriser une confusion ? Les détracteurs des langues régionales auraient beau jeu d’énoncer : « occitan, arpitan, c’est la même chose, ce ne sont que les variantes d’une seule et même langue ! »

Sur le site Arpitania.eu, un article d’Alain Girard, nous rappelle que : « Le parrain du mot arpitan est le philologue espagnol Féderico Kutuig Sagredo… » qui voit dans les Basques « les survivants des agriculteurs néolithiques » et comme il soupçonne qu’il y en dans les Alpes, il se rend au Val d’Aoste où il rencontre Joseph Henriet, « un jeune maoïste qui veut mobiliser les paysans et ouvriers des vallées contre la bourgeoisie… ». « Vers 1980, Henriet (qui se fait appeler Harrieta, en basque) rêve d’une « Confédération arpitane » unissant Valdotains, Savoyards et Valaisans. Il en exclue les Vaudois… »

Ainsi, ce mot « arpitan », même à son origine, n’est pas du tout destiné à représenter l’ensemble du francoprovençal.

Une signification trop générale

D’après les articles de Wikipédia, « Le mot arpitan est un mot composé de arp, dérivé de : alp et du suffixe itan, sur le modèle de l’occitan. (Toujours la confusion avec l’occitan). Il signifie la langue de l’alp, étant entendu que l’alp est l’alpage. Il est donc aussi la « langue des montagnards, des bergers »[4].

Le paradoxe continue. De nos jours, plus personne ne sait ce qu’est la langue de l’alp, ni même de l’Alpe ou des montagnards. Alors, pourquoi en faire le symbole du francoprovençal ?

Des montagnards, il y en a partout dans les Alpes ! Leur langue, est-ce le français, l’allemand, l’italien, le francoprovençal, l’occitan ?… On ne peut pas savoir !

L’« arpitan » est donc un terme à la fois désuet et trop général, qui englobe trop de langues, qui les désigne toutes et aucunes, sans caractériser spécifiquement le francoprovençal. Loin de réduire les confusions, il en crée !

A contrario, on peut dire que dans les « langues des montagnards », il n’y en a qu’une – et une seule – qui caractérise la langue, c’est le francoprovençal !

L’« arpitan » ne caractérise pas l’ensemble du francoprovençal.

Par ailleurs, et c’est peut-être le point le plus important, le mot « arpitan » ne désigne pas l’ensemble des parlers francoprovençaux, c’est une évidence. Dans les patoisants du Forez, il y a sans doute des montagnards, mais ce ne sont pas des montagnards de l’arp ! N’y sont pas non plus, les patoisants de la Bresse, de l’Ain, des Dombes. N’y sont pas davantage tous ceux de Revermont, du Pays de Gex, du Bugey. Ceux de l’agglomération de Lyon, ne pensent pas parler une « langue de bergers ». Tous les patoisants de la Drôme francoprovençale, ceux de Saône et Loire, de la Franche-Comté fancoprovençale et même de la Montagne Bourbonnaise dans l’Allier, ne se sentent pas concernés par l’« arpitan ». Pas davantage ceux de Faeto dans les Pouilles, ni ceux de Di San Vito !

En Savoie et en Haute-Savoie, bien peu de patoisants ont le sentiment de parler une langue de bergers ou de montagnards. De nos jours, l’urbanisation s’étend jusqu’au fond des vallées alpines et il en est de même pour les cantons suisses, les vallées d’Aoste et du Piémont. La notion de « montagnards » n’est plus ce qu’elle était dans les alpages du Val d’Aoste, en 1970.

Un constat s’impose : personne ne parle l’« arpitan », ni en Savoie, ni ailleurs. La « langue arpitane » n’existe pas.

« L’absence du terme arpitan » confirmée par l’enquête Fora.

Le mot « arpitan » envahit internet sur plusieurs articles, qui d’ailleurs se répètent pour l’essentiel, mais il est très peu répandu dans la pratique. C’est ce que confirme James Costa, qui, lors du recensement de l’enquête Fora portant « sur plus de 1000 questionnaires en provenance de toutes les régions de Rhône-Alpes », déclare sur Wikipédia : « Nous avons été surpris de l’absence du terme « arpitan », absence d’autant plus remarquable que le terme est en concurrence sérieuse avec le francoprovençal sur internet… « arpitan », semble en usage principalement au sein de réseaux plus jeunes et plus militants. »[5].

Si ce mot est « absent » du langage des patoisants, ce n’est pas un hasard, puisque personne ne se reconnaît dans cette appellation.

Une convention linguistique

La langue francoprovençale ne peut pas être désignée par le terme d’un métier, celui de « berger » en l’occurrence, ni par un caractère géographique. Ce n’est pas la langue des montagnes, ni des plaines, ni des marais, ni des lacs. Le francoprovençal ne peut être désigné que par une convention d’ordre linguistique.

Cette convention existe. Elle existe depuis 1873. C’est « le francoprovençal » proposé par le linguiste Graziadio Isaia Ascoli.

Comme toute convention, elle est à la fois partiellement arbitraire et partiellement légitime, mais elle a le mérite d’exister, d’être la seule qui – faute de mieux – puisse convenir, celle qui est reconnue par le plus grand nombre et par les plus hautes institutions.

Le « francoprovençal » est la seule appellation à caractériser l’ensemble de la langue et de ses locuteurs. Laissons l’« arpitan » à l’« Arpitanie », et, comme le préconisait un inspecteur de l’Académie de Grenoble, gardons le francoprovençal en « Francoprovençalie », selon le terme consacré par le linguiste suédois Bengt Hasselrot.

Le terme « francoprovençal » a des références inaliénables.

  1. Le mot « francoprovençal » créé par Graziadio Isaia Ascoli, existe depuis 1873, ce qui lui donne une légitimité.

  2. Le Parlement européen l’a adopté depuis le 11 septembre 2013 en déclarant officiellement qu’il s’agit « d’œuvrer à sauvegarder et à développer le francoprovençal, patrimoine culturel et linguistique commun à nos territoire »[6].

  3. Les grammairiens et philologues de tous les pays se réfèrent à ce mot.

  4. « La langue francoprovençale fait partie des 2500 langues répertoriées au sein de l’Atlas UNESCO des langues en danger »[7].

  5. Le mot est adopté en Italie par la loi N°482-99 du 15 décembre 1999 sur la protection des minorités linguistiques. Elle énonce dans son article 2 : « La République protège la langue et la culture des populations …le francoprovençal, l’occitan, le sarde. »[8].

  6. En Suisse, La Confédération Suisse a signé la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, le 8 octobre 1953[9], laquelle ne mentionne que le terme « francoprovençal ».

  7. En France, le mot francoprovençal est reconnu par le Ministère de la Culture, par de nombreuses institutions officielles et par la grande majorité des municipalités.

  8. Il est reconnu par le Conseil régional Rhône-Alpes depuis le 9 juillet 2009, qui décide de : « Reconnaître, valoriser, promouvoir l’occitan et le francoprovençal, langues régionales de Rhône-Alpes. »

  9. Le francoprovençal fait l’unique objet de la Charte de coopération interrégionale et transfrontalière de développement de la langue francoprovençale, signée entre le Président de la Région Rhône-Alpes, M. Jean-Jack Queyranne et le Conseiller régional délégué de la Vallée d’Aoste, M. Joël Farcoz, assistés de M. Georges Communal, maire d’Arvillard en Savoie et de M. Marc Bron, maire d’Habère-Poche en Haute-Savoie.

  10. Le mot est adopté par de nombreuses associations culturelles françaises : « L’Institut de la langue savoyarde », « L’Association des Enseignants de Savoyard », « l’Association du Patrimoine Borain » et par beaucoup d’autres groupes patoisants. Il est l’objet de toutes les attentions du « Centre de la Culture Savoyarde » qui a élaboré « la Graphie de Conflans ». Il est reconnu par les fédérations de patois : « Lou Rbiolon », « la Fédération du francoprovençal »[10]. Il est reconnu et utilisé dans tout le Val d’Aoste, dans le Piémont francoprovençal, dans les Pouilles et en Suisse. Il est reconnu par toutes les Sociétés savantes de Savoie et en particulier par l’Académie de Savoie.

  11. Enfin et surtout, c’est au francoprovençal que se réfère l’immense majorité des patoisants.

Des stratégies ?

Ainsi, pour l’ensemble des grandes institutions, le terme « francoprovençal » est bien le seul représentatif de la langue. Les mots sont essentiels, surtout en matière de langue. Ils en disent long et derrière les mots, se cache souvent une stratégie bien réelle qui fait de cette querelle sur les appelations, autre chose qu’une simple question de mots, comme nous allons le voir.

Le terme « francoprovençal » susciterait des confusions, disent ses détracteurs, substituons-lui l’« arpitan ». Encore un paradoxe ! La confusion – si confusion il y a – ne provient pas tant du mot francoprovençal, que de la mauvaise foi ou de l’ignorance de ses opposants. Le changement du mot ne les changera pas.

Ceux qui essaient de promouvoir le mot « arpitan », ont une pensée affirmée : « substituer l’arpitan au francoprovençal »[11], et une stratégie organisée : « C’est donc dans l’idée de contribuer à assurer la pérennité de la langue arpitane, que l’ACA, mène des actions médiatiques en langue arpitane et promeut l’idée d’une graphie supradialectale. »[12]. Le but serait donc, avec le mot « arpitan », de promouvoir une graphie unique, la « graphie supradialectale ».

Ainsi, contrairement à ce qui est annoncé sur internet, cette graphie n’est pas une « graphie neutre ». Ceux qui la préconisent manifestent la volonté de la promouvoir comme la seule et unique.

Des excès injustifiables.

Cette volonté de substitution entraîne ceux qui la manifestent à des excès injustifiables. En tapant sur Google : La charte de la langue francoprovençale, eh bien, Médiapart ouvre, en premier, (comme toujours !), un fichier intitulé : Rhône-Alpes et la Vallée d’Aoste signent la charte de coopération interrégionale et transfrontalière de développement de la langue arpitane ! La charte n’est plus la même et la langue non plus ! Le titre officiel de la charte est changé !…

Dans la suite du fichier, on ne se prive pas de dénaturer la portée de cette charte : « Rhône-Alpes et le Val d’Aoste main dans la main pour la langue arpitane. », « L’arpitan (ou francoprovençal, à ne pas confondre avec le provençal) est une langue parlée en Italie, en Suisse… », « Cette charte a pour objectif… de faire vivre l’arpitan… », etc.

L’avènement de l’arpitan, semble une affaire faite : « Le mot arpitan est désormais entré dans le langage courant… Ce mot passe bien mieux sur internet que francoprovençal. La toile a joué un rôle-clé dans l’adoption du terme. Grâce au linguiste suisse Dominique Stich, le francoprovençal possède désormais une orthographe unifiée, un dictionnaire et même un album de Tintin en arpitan » !…

Le francoprovençal n’a pas « une orthographe unifiée ».

Contrairement à ce qui est annoncé sur internet, l’orthographe du francoprovençal n’est pas « unifiée » ! Il existe plusieurs orthographes soit savamment élaborées, soit spontanément utilisées par les auteurs. Actuellement et pour simplifier, deux orthographes principales peuvent être choisies. Celle qui est appelée : « la graphie de Conflans », établie par les linguistes du Centre de la Culture Savoyarde et la « graphie supradialectale » imaginée par le linguiste D. Stich.

Conclusion

Le terme « francoprovençal » est apparu comme le seul capable de représenter la langue originale et originelle de la Région Rhône-Alpes Auvergne, des cantons suisses concernés, du Val d’Aoste, d’une partie du Piémont, de Faeto et de Di San Vito. Substituer le mot « arpitan » au mot « francoprovençal » serait une absurdité qui ne pourrait que nuire à la langue et à son identité.

Cette langue n’a pas encore d’orthographe unifiée. Deux graphies principales se pratiquent à l’heure actuelle. Chacune a ses mérites. Chacune suppose un apprentissage. La « graphie de Conflans », de nature phonétique, est très facile d’accès, la « graphie supradialectale », de nature étymologique, est beaucoup plus complexe.

Une troisième graphie pourrait voir le jour, celle que préconise M. Jean-Baptiste Martin, dans sa méthode Assimil, qui est une « graphie supradialectale simplifiée ».

L’avenir dira si l’unification de l’orthographe pourra se réaliser.

Pierre Grasset                                                                                      Président de l’Institut de la Langue Savoyarde                                   mars 2016


Références :

[1] Google : « La charte de la langue francoprovençale ».

[2] Internet, article : Francoprovençal.com le site de l’arpitan en France

[3] Internet, article : Francoprovençal.com le site de l’arpitan en France

[4] Wikipédia : « le francoprovençal »

[5] Internet : le Francoprovençal. Minsitère de la Culture

[6] Google : la Charte de la langue francoprovençale

[7] Google : la Charte de la langue francoprovençale

[8] Google : la Charte de la langue francoprovençale

[9] Google : la Charte de la langue francoprovençale

[10] Internet : le francoprovençal. Ministère de la Culture

[11] Internet : Les Amis du francoprovençal en pays lyonnais

[12] Wikipédia : le francoprovençal

Veillées Lou Rbiolon

1 octobre 2016
20 h 00 min

Le calendrier 2016 des veillées des Rbiolon est disponible ! Vous pouvez le consulter en cliquant ici.

Pour plus de renseignements, n’hésitez pas à nous contacter, par internet ou par téléphone !

Le théâtre

Depuis plus de vingt ans, la troupe des Balouriens de Chanaz écrit et joue des pièces de théâtre.

(Chacune de ces pièces peut être retrouvée sur le site de leur auteur)

Parmi les nombreuses pièces écrites et jouées par les Balouriens, on peut citer :

En 1990 : Lô Taillerins

En 1991 : Lô Pin’s

En 1999 : L’Efé du Paradi

En 2000 : Lé Vacanse dié l’Mizho

En 2002 : l’Paraplyu é José dé Sardiné

En 2003 : Lé Nôce (+chants patois)

En 2004 : On Vyazhe a Paris

En 2008 : José foroyon (de Denis Morel)

En 2009 : La Disparichon d’ Célestin (de Gérard Brunier)

En 2010 : La Farma d’lô Groupoè (de Gérard Brunier)

En 2011 : Le Ptyou ( de Denis Morel )

En 2011 : Le Sartifica (de Denis Morel)

 

Le Sarvan du Bâtrô

Roman de Pierre GRASSET.                                                                                            Préface de G. Tuaillon.                                                                                                      Tome IV de la série Les Contes fantastiques de Savoie.

LE FANTÔME DU BÂTRÔ 

LE SARVAN DU BÂTRÔ. 

 L’histoire se passe en 1859, à la veille de l’annexionLe sarvan du Bâtrô de la Savoie à la France. Pierre Rojon, fabricant d’allumettes de son état, contrebandier à ses heures et célibataire endurcit, fait la rencontre de la belle Sophie.   










                               

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Deux extraits sont disponibles à la lecture :

  • La rencontre entre Pierre et Sophie [page 15] (en français) :

 Avec la Sophie, tout avait commencé au marché des Granges, à Saint-Clair. Ce jour-là, comme à l’accoutumée, il y avait beaucoup de monde. Tous les maquignons étaient attirés par la foire aux animaux. Certains achetaient, d’autres se contentaient de « renifler ». Un paquet de carottes rouges était tombé du panier de la jeune femme qui était devant lui. Il s’était baissé pour le ramasser, elle aussi. Ils s’étaient trouvés nez à nez, surpris tous deux d’être face à face et de sentir le souffle leur manquer. Deux grands yeux bleus plongeaient dans les siens, le scrutaient, le fouillaient. Il avait bredouillé quelques mots. Elle avait souri. Elle s’était relevée, s’était faufilée entre les gens, non sans lui lancer un regard oblique qui lui était allé tout droit au cœur. Lui, il était resté immobile, émerveillé par l’apparition de cette belle femme blonde, habillée de noir, dont les grands yeux bleus l’avaient ébloui et qui s’était envolée comme un rêve…

  • La rencontre entre Pierre et Sophie [page 14] (en savoyard) :

Avoué la Sofi, teut ava kminchè a la farè dle Grinzhe, a Sin-Klyâ. Chô zheu, yava on moué de monde. To lou maknyon vnivan korniflâ a la fare al bétye. Kôkez on ashètâvan, d ôtre nyeflâvan slamin. On lô de pasnaye reuzhe éta tombâ du kavin dla zhuéna fyènè k éta dvan lui. U s éta béchè pe l amâssâ, lya avoué. U s étan trovâ nâ a nâ, seurpra to do d étre in viz a vi é de sinti le seufle lo mankâ. Do grin ju blu plonbâvan yin lou sine, l aguètâvan, le kedvelyévan. Ul ava bredelyè kôkaryin. L ava sorju. Le s éta drèchè, poué s éta karapatâ intre le zhin, teut in lyi balyan on kô d ju d koutyé ke lyi éta modâ dra fi u keu. Lui, ul éta rèstâ plante, émarvelyè pe sla brâva fyènê byondè, ablyè de né, avoué de grin ju blu ke l avan inborlyi é ke s éta évani mon on réve…

  • Le retour de Solférino [pages 205 et 207] (en français) :

(Les guerres d’Italie sont à peine terminées. Le jeune « Glaude », blessé près de Solférino et amoureux de la Sophie, lui  raconte un épisode de guerre dans la brigade de Savoie.)

C’était à la Madona della Scoperta !… Un village au bout des collines, de l’autre côté des montagnes de Solferino. On était commandé par le colonel Roland, de Villard-Sallet. Les brigadiers sardes s’étaient fait étriller par les Autrichiens et on arrivait pour porter mains fortes ! Tu parles !… s’exclama-t-il avec dérision.

Il passa une main sur son front, puis, regardant au loin, il poursuivit avec effort :

– On montait en rangs serrés contre les brigades Koller et Gaal. Fallait pas traîner. Les officiers, derrière, sabraient les traîne-cul. Y avait un bruit d’enfer ! Une fumée noire piquait les yeux, ça puait la poudre. Fusils, canons, grenades, ça pétait de partout, ça gueulait, ça hurlait de tous les côtés. Les obus faisaient des trous dans les rangs, comme des « andins de dailles» dans les blés.

Le Glaude, les yeux hagards, remuait ses bras, agitait sa jambe valide. Il se remonta sur les oreillers, souffla de dépit.

– Un coup de fusil a fait valser le képi de not’capitaine. Ça l’a rendu furieux. I s’est dressé, sabre au clair : « En avant ! En avant ! » qu’il a hurlé. Un deuxième coup lui a fermé l’bec pour toujours. « En avant ! En avant ! » a repris le sergent. On allait de l’avant, la tête rentrée dans les épaules, les mains crispées sur le fusil. On avançait, on avançait !…

Le Glaude serrait les poings comme s’il tenait sa baïonnette, serrait les dents, dardait un regard dur, droit devant lui.

– J’étais plus qu’à deux rangées d’hommes avant l’ennemi. Ça se battait, ça se battait ! Sabres, lances, baïonnettes, poignards, hurlements, giclées de sang. Tout d’un coup devant moi, un grand diable blanc, la bouche ouverte, les yeux fous ! J’y enfonce ma baïonnette, i tombe plié en deux. Un autre arrive. Coup de crosse. Je vois des chandelles ! J’enfonce ma baïonnette. Je sens une brûlure dans ma cuisse. Ma jambe me porte plus. Je tombe avec l’autrichien qui gueule comme un veau.

Le brigadier revivait son combat, mimait, frappait. La sueur perla sur son front. Il tint sa jambe blessée à deux mains comme il l’avait fait en recevant sa blessure.

– J’me traîne par terre. J’me tire en arrière. Je roule dans les pieds des copains, pour me sauver. I me laissent pas passer, me poussent en avant. Le canon en fauche trois ou quatre. I tombent autour de moi. Je gueule, je me tire, je rampe vers l’arrière. Surtout me sauver, me sauver de là !

Toute tremblante, la Sophie écoutait, le coeur battant. Le Glaude, enfiévré, le regard perdu, poursuivit avec fureur.

– Un coup de tonnerre, je suis soulevé en l’air. J’retombe dans la terre noire avec des types sur le dos. Je suis tout aspergé de sang. Je dégueule tout ce que j’ai dans l’ventre. Je peux plus bouger. Du sang m’coule dans le cou. Je gueule, tellement j’ai peur. Y en a qui râlent, d’autres qui braillent. Près de mon oreille, y en a un qui appelle sa mère. Puis sa voix gargouille, se tait. Je peux pas bouger, j’étouffe à moitié. Autour, ça s’étripe, ça se tue. Les morts que j’ai sur le dos prennent des coups, je sens les secousses. On nous marche dessus, on nous piétine. Une chaussure m’érafle la tête. J’ai la bouche dans la boue, je crache, je tousse. Un sabot de cheval s’enfonce juste devant mon nez. Un moment après je vois le cheval tomber, le ventre ouvert, les cuisses éclatées ! J’peux rien faire. Obligé de rester là, couché, à moitié écrasé. Je finis par me trouver bien sous mon tas de morts. I me sauvent la vie !…

Le Glaude s’essuya le visage d’un revers de manche. Il pleurait. Il s’étira, poussa un grand soupir et reprit, d’une voix apaisée :

– Quand ça s’est calmé, le soir, i sont venu ramasser les blessés. J’ai encore eu une belle frousse…

  • Le retour de Solférino [page 206] (en savoyard) :

On kô de tounére, de si shanpâ in l è. De rtonbe dyin la tèra narè avoué dez eume su la râtélè. De si dyoule de san. De rake teu sin ke d é dyin le vintre. De pouéche plu buzhé. Le san me koule dyin le kolin. De brame, télamin d é po. Yin a ke râlan, d ôtre ke shapitôlan. Kontre mon oureulye, yin a yon ke kire apré sa mârè. Poué la voué gargôlye, se kéje. De pouéche pâ buzhé, de si sofokâ a matyè. Uteur i s étripaye, i se tuè. Lou mo ke d é su la râtélè prenyan de kô, de sintye lou sguin. On nze môde dessu, on nze trepenye. On-na shôsmintè me râklye la tétè. D é la boshe dyin la patyokè, de krashe, de karkaye. On pyé de shvô se kile juste dvan mon nâ. On momin d apré, de véye le shvô tonbâ, le vintre uvè, le kouésse éketrâ ! De pouéche ryin fâre. Forchè de rèstâ itye, étulyè, matyè ékrafanyè. De shanvasse pe me trovâ a la pârè dzeu mon moué de mo. U me sôvan la vyè.

Le Glyôde s é panâ la fgueurè d on-na rvriyè. U plorâve. U s ét étulyè, a triyè on grin seufle é a rpra d on-na voué pe dossè :

– Kint i s é rbetâ a plan, le vépre, u son vnu amâssâ lou blèchè. D é onko ayo on-na brâva po…

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